«Jouer n’est pas qu’un jeu»: attendre, mode d’emploi

«Mon boulot, c’est d’être à mon meilleur, mais c’est impossible à réussir en s’isolant», croit fermement l’acteur Andreas Apergis, qui préfère le dynamisme des plateaux à l’isolement des loges lors des périodes d’attente.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Mon boulot, c’est d’être à mon meilleur, mais c’est impossible à réussir en s’isolant», croit fermement l’acteur Andreas Apergis, qui préfère le dynamisme des plateaux à l’isolement des loges lors des périodes d’attente.

Au-delà de la splendeur des soirs de première et de l’euphorie des émissions de variétés, le métier d’acteur en est un comme les autres, avec sa part de tâches banales qui relèvent souvent de la modestie de l’artisan. Le Devoir lève le voile sur certains aspects méconnus du quotidien de ceux et celles qui ont pour profession de se glisser dans la peau des autres. Aujourd’hui, le défi particulier de la patience sur un plateau du tournage.

« La vie d’acteur est une vie d’attente », résume Andreas Apergis. Depuis plus de 30 ans, au cinéma comme à la télévision, en anglais comme en français, dans des films québécois (Gurov et Anna, Nitro Rush) ou de grosses productions américaines (White House Down, Riddick), cet acteur montréalais n’a pas chômé, mais il a plus d’une fois attendu : le démarrage d’un projet, le verdict après une audition, etc.

En cela, rien de très original pour qui connaît les hauts et les bas d’un métier dont la précarité fait partie du quotidien, où l’on doit voguer de contrat en contrat, sans compter les parenthèses plus ou moins longues quand les offres se font rares. Une fois sur le plateau de tournage, et peu importe l’ampleur de la production, commence alors une autre forme d’attente, et qu’il faut savoir meubler. En demeurant enfermé dans sa loge à répéter ses répliques ad nauseam ? « Je finis par devenir un peu fou, concède celui que l’on a pu voir dans la version anglaise de la série 19-2. Si je connais bien mes textes, je dois sortir sur le plateau, rencontrer les gens, pour être dans un esprit moins tendu. C’est la même chose que d’arriver dans un party : tu ne restes pas seul dans ton coin à ne parler à personne. »

Cette attitude d’ouverture, la comédienne Marie-Chantal Perron la pratique aussi depuis près de 30 ans, et non seulement elle ne reste pas dans son coin, mais autant sur le plateau de la comédie de situation Histoires de filles que sur celui du téléroman Unité 9 plus récemment, elle fait souvent partie du groupe « des ricaneux, des jaseux et des passeux de puck que sont souvent les acteurs quand ils se retrouvent entre eux ».

Passionnée de couture et de romans graphiques, celle que l’on a vu deux fois au cinéma arborer le chapeau de Mademoiselle C. apporte avec elle tout ce qu’il lui faut pour que ses heures soient « productives », se souvenant aussi avec amusement que « Marcello Mastroianni disait que ça prend deux choses pour faire du cinéma : de la patience… et une chaise » !

Marcello Mastroianni disait que ça prend deux choses pour faire du cinéma: de la patience… et une chaise 

Pour ces deux acteurs, patienter ne veut donc pas dire ruminer dans un climat d’angoisse. « Quand je tourne avec Jennifer Lawrence (X-Men : Days of Future Past, Mother) ou Gene Hackman (Heist), oui, il y a un stress, mais il faut mettre ça de côté, souligne Andreas Apergis. Ce moment avec eux, c’est aussi le tien, et si tu es là, c’est que le réalisateur considère que tu es bon pour jouer le rôle. Mon boulot, c’est d’être à mon meilleur, mais c’est impossible à réussir en s’isolant. » « Au début de ma carrière, si je devais tourner une scène triste, ou jouer un drame au théâtre, j’écoutais de la musique triste, je ne parlais à personne, je m’interdisais d’avoir du fun, se souvient avec amusement Marie-Chantal Perron. Heureusement, plus on vieillit, plus on gagne en confiance. Ça me prend beaucoup plus que quatre secondes pour me mettre en état de tourner une scène dramatique, mais certainement pas cinq heures ! »

Attendre, une question de budget

Cinéaste et scénariste, Patrick Aubert travaille aussi, et beaucoup, comme scripte depuis une quinzaine d’années : « Avez-vous vu Living in Oblivion [de Tom DiCillo, 1995] ? À part le nain qui pète sa coche, tout ce que l’on voit dans le film, je l’ai vécu ! » Voilà donc un moment qu’il observe le travail des acteurs, et il constate que la manière dont ils attendent n’est pas la même… selon la grosseur du budget de production. Lors de certains tournages, si un acteur a accès à une loge privée ou une roulotte, « je n’ai aucune idée de ce qu’il fait entre les scènes », dit-il. Or, habitué des séries web et des courts métrages, et donc à une certaine frugalité, peu importe la fonction ou la notoriété, il constate que « 80 % d’entre eux mémorisent leur texte, répètent avec leur partenaire, discutent de jeu, de mise en scène, et arrivent avec une proposition au réalisateur ».


D’autres n’ont que faire d’une loge — « comme Marcel Sabourin, qui préfère jaser avec tout le monde et raconter des anecdotes » —, se mêlant tout simplement à l’équipe, pour mieux connaître les gens avec qui ils vont passer parfois quelques semaines. Évidemment, certains préfèrent être en retrait, comme Roy Dupuis « très sérieux et concentré tout au long du tournage de Ceci n’est pas un polar [de Patrick Gazé, 2014] », ou Aliocha Schneider, sur une publicité, « qui lisait constamment pendant les heures où l’on ajustait l’éclairage entre chaque plan ».

Comme beaucoup d’autres artisans du cinéma et de la télévision, Patrick Aubert reconnaît que la cadence s’est accélérée, mais la nécessité impérieuse de « prendre son temps », celui qu’il est encore possible d’apprécier entre deux scènes, demeure nécessaire. Le scripte a d’ailleurs un conseil à ceux et celles qui ne savent pas comment meubler ces heures apparemment creuses : « Prenez le temps de vous connaître pour développer votre propre méthode de travail : vous trouverez un véritable équilibre entre votre vie personnelle et votre vie professionnelle. » Une introspection qui semble avoir porté ses fruits pour Andreas Apergis et Marie-Chantal Perron.

« Notre boulot, c’est de raconter des histoires, et ça passe par notre humanité : plus tu es humain, meilleur tu es », insiste le premier. Et la seconde de reconnaître qu’il y a une chose qu’elle ne doit jamais oublier : « Un moment d’attente sur un plateau, c’est pour moi un privilège, un rappel que j’exerce un métier fantastique, mais aussi très précaire. »

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