Lulu Wang, le besoin d’être écoutée

Billi (Awkwafina) et sa grand-mère, jouée par Shuzhen Zhao
Photo: VVS Films Billi (Awkwafina) et sa grand-mère, jouée par Shuzhen Zhao

Billi est dévastée. Non seulement vient-elle d’apprendre que sa bien-aimée grand-mère Nai Nai est atteinte d’un cancer généralisé, mais elle doit au surplus composer avec un décret familial selon lequel la principale intéressée sera maintenue dans l’ignorance de sa maladie. Une coutume chinoise, font valoir les parents de Billi, immigrée aux États-Unis lorsqu’elle avait six ans. « Ce n’est pas le cancer qui tue, c’est la peur de mourir. »

Afin de justifier une réunion familiale autour de Nai Nai en Chine, on précipite la noce d’un cousin. Billi, proche de sa grand-mère et livre ouvert en matière d’émotions, n’est pas invitée. La voici qui débarque néanmoins. Aussi improbable que cela puisse paraître, Le mariage d’adieu (V.F. de The Farewell) est basé sur les propres expériences de la cinéaste Lulu Wang.

« J’avais besoin de raconter cette histoire. C’est un événement sur lequel il me fallait revenir, parce que, lorsque c’est arrivé, je me suis sentie incomprise. Pas écoutée, pas entendue, par ma famille. On m’a dit à l’époque que ça ne me regardait pas, que c’était ainsi que les choses se déroulaient et qu’il ne m’appartenait pas de les remettre en cause. Ce film, c’est devenu ma façon d’être entendue. »

Une fois qu’elle a rejoint le clan à Changchun, Billi consent, après maintes tergiversations, à ne pas mettre Nai Nai au courant de la mystification. Son malaise demeure toutefois entier. « Ça correspond à la manière dont je l’ai vécu : j’étais en état perpétuel de conflit intérieur. Mais ma famille me répétait « Ne t’en fais pas avec ça ». Et là encore, le film a été ma façon « de m’en faire avec ça », si l’on veut. »

Un regard extérieur

Pour le compte, la famille de Billi n’a pas le monopole de la duperie. La notion de mensonge, son omniprésence dans nos vies, est habilement mise en place dans la séquence d’ouverture.

On y voit Billi, dans les rues de New York, et Nai Nai, dans un hôpital en Chine, qui se donnent des nouvelles au téléphone en parsemant leur échange de petits mensonges visant, tantôt, à rassurer, tantôt, à esquiver de longues explications.

Ce moment, d’une grande acuité, car tout un chacun pourra s’y reconnaître, est ironiquement très honnête sur le plan humain.

« La séquence d’ouverture est capitale dans un film, et j’ai longtemps hésité pour ce qui est de la mienne. Je me demandais si ce pourrait être pertinent de débuter en anglais seulement, avec Billi, question d’amener les spectateurs en douceur. Mais finalement, j’ai opté pour cette conversation téléphonique parce qu’elle me permettait de camper tout de suite la relation privilégiée, pleine de drôlerie, qui existe entre Billi et Nai Nai malgré la distance qui les sépare. Et, oui, le concept de dissimulation s’y profile déjà. »

En dépit d’une proposition de départ qui se prêtait pourtant aussi bien au mélodrame qu’à la farce, Le mariage d’adieu s’avère n’être ni l’un ni l’autre. Il s’agit d’une authentique comédie dramatique qui maintient, de bout en bout, cet équilibre précaire entre rires et larmes pas évident du tout à trouver.

« Je ne voulais surtout pas avoir l’air de juger, ou pire, de me moquer des membres de ma famille. Je suis, comme Billi, désormais américaine : j’ai en moi des vestiges de la culture chinoise, mais lorsque je retourne là-bas, j’ai un recul qui me permet d’avoir un regard extérieur sur certaines attitudes, certaines traditions. C’est ce qui a nourri cet humour, que je voulais avant tout chaleureux, plein d’amour. »

Intérêt insoupçonné

Née à New York de parents alliant des héritages chinois et américain pour son père, et sud-coréen pour sa mère, Awkwafina, vue en pickpocket loquace dans Debbie Ocean 8 (V.F. de Ocean’s 8), tient dans Le mariage d’adieu son premier rôle principal. Elle est épatante.

 
Photo: VVS Films Le clan familial du «Mariage d’adieu»

« J’ai rencontré énormément de jeunes actrices, et j’avoue qu’à ce stade, je ne connaissais Awkwafina qu’en tant que rappeuse. Son audition a été très convaincante, mais c’est pendant qu’on prenait un café, plus tard, que je me suis décidée. Elle m’a alors raconté comment c’est en bonne partie sa grand-mère chinoise qui l’a élevée : elle ressentait une connexion très forte avec mon projet ; elle le comprenait à un niveau intime. »

Évidemment, on ne peut s’empêcher de demander à la cinéaste comment sa famille a réagi au film. Pour l’anecdote, Le mariage d’adieu affichait toujours un score de 100 % sur Rotten Tomatoes au moment où ces lignes étaient écrites.

« Ma grand-tante, qui a été l’instigatrice de ce mensonge et qui joue son propre rôle dans le film, est venue à la première new-yorkaise. C’était magique : elle ne s’est jamais perçue comme quelqu’un qui pouvait faire du cinéma. Lors de la première au festival de Sundance, mes parents étaient très, très fiers. C’est drôle, parce qu’à la lecture du scénario, mon père m’avait avoué, en relevant à quel point c’était proche de notre famille et de ce qu’on avait vécu, qu’il voyait mal comment notre histoire pourrait intéresser beaucoup de monde. »

La suite, même Lulu Wang n’avait osé en rêver. En effet, lors de sa sortie limitée aux États-Unis, Le mariage d’adieu a cumulé la meilleure moyenne par salle, dépassant celle du récent Avengers. Comme quoi, une expérience personnelle peut avoir une résonance universelle.

Le mariage d’adieu prend l’affiche le 26 juillet.

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