«Le Grand Bal»: le Woodstock du folklore

Chaque été, ils sont des centaines à converger vers un petit village dans le département de l’Allier, en France, pour y danser. Car le Grand Bal de l’Europe porte bien son nom, événement qui attire des gens de tous les âges et de tous les coins du continent pour entrer dans la danse, parfois même entrer en transe, jusqu’au petit matin. Des festivaliers ne se croisent d’ailleurs jamais : certains dorment le jour et ne commencent à danser qu’à la tombée de la nuit…

La cinéaste Laetitia Carton n’observe pas ce phénomène (qui existe depuis 1990) avec distance, et encore moins ironie. Elle-même passionnée de valse et de mazurka, sa fréquentation assidue de l’événement lui offre une position privilégiée pour saisir ce qui se cache sous cette passion, derrière le mouvement perpétuel des corps qui se touchent, se laissent guider, ou qui sont victimes d’une cruelle forme de rejet. Celui-ci provient parfois de danseurs expérimentés n’ayant aucune patience à l’égard des débutants, ou de beautés juvéniles pour qui le poids des années constitue un obstacle insurmontable, même le temps d’une valse.

Dans son Grand Bal, Laetitia Carton se plaît davantage à enregistrer les ambiances qu’à scruter à la loupe les comportements des festivaliers, ne s’attachant à aucun d’entre eux, préférant épier les conversations plutôt que de multiplier les entrevues dans un cadre formel. Parfois en retrait, parfois au milieu d’un cercle de danseurs, elle contemple tous ces mouvements gracieux, malhabiles, rarement exécutés avec la conscience de la présence de la caméra, mais souvent avec celle des autres danseurs qui comparent et qui jugent, parfois sans ménagement.

Voilà la dynamique particulière de ce monde à part, sorte de Woodstock paisible où des mamies croisent de jeunes hippies, où les guitares électriques ont été remplacées par des violons et des accordéons et, surtout, où danser seul relève de l’hérésie. C’est d’ailleurs impossible dans ce lieu où chaque journée comporte une foule d’ateliers, alors qu’en soirée, plusieurs chapiteaux accueillent différents musiciens qui font le bonheur de festivaliers pour qui le temps semble suspendu.

Entre rêve et réalité

Mais ce lieu est-il imperméable aux tumultes du présent ? À première vue, certains participants semblent émerger des années 1970 ; ils en ont du moins l’accoutrement officieux, même si la cinéaste insère ici et là des moments qui témoignent du degré d’organisation assez sophistiqué de l’événement, rien à voir avec les bordels musicaux d’autrefois, boue plus ou moins comprise. Or, un sentiment oppressant de solitude afflige quelques participants (que faire quand personne ne nous invite à danser ?), tandis que d’autres déplorent que la danse se transforme en occasion de franchir certaines limites corporelles (le film a été tourné en 2016, mais des festivalières étaient déjà dans un esprit « #MoiAussi »). Ce bal, aussi festif, démesuré et convivial soit-il, n’échappe pas à tout ce qui l’entoure, et même en transe, les danseurs finissent toujours par retomber un peu trop brutalement dans la réalité.

La cinéaste, toujours en retrait, émaille la bande sonore de propos lucides et mélancoliques sur ses motivations à prendre part à cette fête et, par ricochet, celles de ces petits dieux de la danse dont elle évoque avec tendresse les élans d’enthousiasme et les doutes. Le Grand Bal, c’est aussi une merveilleuse enfilade de moments musicaux qui nous rappelle à quel point le folklore, le trad — adoptez le qualificatif que vous préférez — évoquent tout un pan de l’histoire du monde : ses triomphes, ses souffrances, ses déracinements forcés, et l’espoir chimérique du retour à la terre natale. Laetitia Caron épingle tout cela, mais a rarement besoin de mots pour le dire : il lui suffit de quelques pas, de quelques notes de musique, et de beaucoup d’humanité, à commencer par la sienne, qui virevolte avec sa caméra.

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Le Grand Bal

★★★ 1/2

Documentaire de Laetitia Carton. France, 2018, 99 minutes.