«The Father’s Shadow»: la petite fille aux morts-vivants

Dalva est habitée par la certitude tranquille de posséder un don.
Photo: Fantasia Dalva est habitée par la certitude tranquille de posséder un don.

Dalva, 9 ans, habite avec son père dans un quartier pauvre de São Paulo. Depuis le décès de sa mère, sa tante Cristina vit avec eux. Superstitieuse, cette dernière croit aux sorts et aux augures. Dalva aussi. Même que l’enfant est habitée par la certitude tranquille de posséder un don. Lorsqu’elle prédit le retour de l’ex-fiancé de sa tante et que cela survient, Dalva se demande s’il lui serait également possible de faire revenir sa mère. Dans The Father’s Shadow, présenté à Fantasia, Gabriela Amaral Almeida allie enfance et épouvante dans un style poético-réaliste singulier. La cinéaste brésilienne devait passer à Montréal, mais la préproduction de son prochain film l’en a empêchée. Quoi qu’il en soit, on tenait mordicus à lui parler.

Dans The Father’s Shadow, le second long métrage de l’auteure après le thriller en huis clos Friendly Beast, le fantastique est allusif plus qu’explicite. En effet, Gabriela Amaral Almeida maintient jusqu’à la fin une ambiguïté quant à la réalité du pouvoir de Dalva. « C’est très brésilien, cette croyance en ce qu’on ne peut voir ou percevoir ou prouver l’existence, quoique je pense que ce soit comme ça dans plusieurs cultures, explique la cinéaste jointe par téléphone en début de semaine. Cette foi dans l’intangible, par exemple que l’esprit des morts reste avec nous, aide à passer à travers les épreuves. J’ai voulu évoquer ça de telle sorte que quelqu’un qui a ce genre de croyances puisse conclure que Dalva a un don, et que quelqu’un qui, au contraire, n’y croit pas, puisse déterminer que c’est dans la tête de l’enfant. »

Par son travail et son attitude, Jorge, le père, représente le monde physique, tandis que Cristina, la tante, incarne le monde spirituel. Entre les deux, Dalva ne dit mot, mais n’en pense pas moins. « Dalva comprend instinctivement, peut-être à cause de son innocence, qu’il y est d’infinies possibilités au-delà du monde tel qu’on le perçoit. Elle a cette ouverture-là, comme bien des enfants l’ont spontanément. »

Toile de fond sociale

Admirablement esquissé, le contexte socioéconomique ardu joue un rôle prépondérant dans le film, sa rudesse terre à terre conférant un surcroît d’authenticité aux éléments surnaturels. Le père est ouvrier de la construction, et la menace du chômage plane constamment. La mort aussi : jamais remis du trépas de sa femme, il perd son seul ami dans une tragédie sur le chantier.

« L’existence est difficile au Brésil. Ce père n’a pas le choix de travailler, dans des conditions risquées, sans arrêt ou presque. Tellement qu’il n’a même pas eu le temps de faire son deuil. Cet aspect était en outre une façon pour moi d’illustrer la faillite du modèle patriarcal. De montrer que c’est également nuisible aux hommes, qu’eux aussi, ça les brise. »

D’ailleurs, cette image de l’homme « en morceaux » s’applique parfaitement à Jorge : alors que la présence de la mère se précise davantage, le père, lui, ressemble de plus en plus à un mort-vivant, l’air hagard, l’oeil cerné, les traits tirés.

« Julio Machado [Jorge] a été ma “créature de Frankenstein” : il a ce corps puissant qui pourrait avoir été rapiécé, et simultanément, il arrive à dégager une fragilité, une tristesse… »

Julio Machado joue le rôle de Jorge

Hormis le fait que la cinéaste use de ce motif pour enrichir le réseau symbolique courant sous la surface de son récit, cela lui permet un hommage au chef-d’oeuvre de Victor Erice L’esprit de la ruche, où une fillette de l’Espagne post-révolution, impressionnée par une projection du film Frankenstein de James Whale, aide un évadé de prison qu’elle prend pour le monstre du film. Par son approche oblique du fantastique, son parti pris social et surtout la prééminence accordée au point de vue d’une enfant, The Father’s Shadow a beaucoup en commun avec L’esprit de la ruche sans avoir à rougir de la comparaison.

« C’est fou : j’ai vu ce film une seule fois, pendant mes études cinématographiques à Cuba. Mais il m’a marquée, c’est évident. J’hésite à le revoir parce qu’un tel impact ne peut être reproduit. »

Changer la perspective

D’autres films se glissent dans l’histoire de manière plus explicite. Lors de scènes clé, la petite Dalva regarde à la télé la fin de Cimetière vivant (Pet Sematary), la première adaptation du roman de Stephen King par Mary Lambert, à propos d’un père qui utilise un site maudit pour ramener ses êtres chers à la vie, puis La nuit des morts-vivants (Night of the Living Dead), de Georges A. Romero, le film de zombies qui influença tous les autres.

En ces occasions, on ne peut s’empêcher de se demander si l’attrait, voire la fascination de Dalva pour le cinéma d’horreur est autobiographique. « Oui, absolument ! Enfant, nous n’avions pas le câble, et de nombreuses chaînes brésiliennes “remplissaient” leur temps d’antenne avec des films, principalement américains. J’ai été exposée au cinéma d’horreur très tôt, et j’ai immédiatement adoré. La littérature d’épouvante a suivi. »

À cet égard, et les fans de films d’horreur le savent, de longue date, ce genre regorge de personnages féminins forts tout en pouvant exhiber une misogynie crasse. Un paradoxe dont Gabriela Amaral Almeida est parfaitement consciente.

Photo: Fantasia Gabriela Amaral Almeida

« Mon affection pour le genre me permet de ne pas trop me formaliser de certains aspects sexistes pour des films plus anciens. Mais ça vaut pour tout le septième art : j’admire le cinéma de John Ford même si, à présent, il se révèle souvent raciste. Et il faut tenir compte d’une donnée fondamentale : nous, les femmes, avons du retard à rattraper à la réalisation. Ce paradoxe évoqué résulte entre autres du fait qu’une perspective masculine domine : en horreur comme ailleurs, il y a plus de réalisateurs que de réalisatrices ; nous sommes une fraction, historiquement, mais ça change. »

Je suis curieuse de voir comment le genre évoluera avec un apport accru — c’est mon souhait — de films réalisés par des femmes. Juste le regard que je pose sur le corps de Julio dans mon film […] : c’est tributaire de ma sensibilité de réalisatrice.

« Je suis curieuse de voir comment le genre évoluera avec un apport accru — c’est mon souhait — de films réalisés par des femmes. Juste le regard que je pose sur le corps de Julio dans mon film, ce que je décrivais par rapport à la créature de Frankenstein : c’est tributaire de ma sensibilité de réalisatrice. Vous savez… C’est ancré en moi, dans mon processus créatif, ce genre-là, l’épouvante. Lorsque je commence à imaginer une histoire, la peur et l’angoisse en sont automatiquement les moteurs. »

De conclure Gabriela Amaral Almeida, l’horreur dans toutes ses variantes narratives demeure un champ d’expression artistique privilégié qu’elle n’a pas l’intention d’abandonner de sitôt. C’est en l’occurrence une excellente nouvelle.

The Father’s Shadow est présenté les 22 et 23 juillet.

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