«L’art de l’autodéfense»: en bas de la ceinture

Notre lassitude devant un film comme «L’art de l’autodéfense» provient aussi de la présence prévisible d’un acteur de la trempe de Jesse Eisenberg pour refaire ce numéro du perdant au dos courbé qu’il a déjà fait plus d’une fois ailleurs.
Photo: TVA Films Notre lassitude devant un film comme «L’art de l’autodéfense» provient aussi de la présence prévisible d’un acteur de la trempe de Jesse Eisenberg pour refaire ce numéro du perdant au dos courbé qu’il a déjà fait plus d’une fois ailleurs.

Imaginez le collègue de travail le plus beige, le plus terne, et le plus translucide : impossible qu’il puisse arriver à la cheville de celui qu’incarne Jesse Eisenberg dans L’art de l’autodéfense, de Riley Stearns. En sa présence, tout semble encore plus banal qu’à l’habitude, et il suffit de voir son appartement ou la manière dont il s’habille pour comprendre que Casey Davies (on ne cesse de lui répéter que ce nom irait mieux à une femme) fait tout ce qu’il peut pour passer inaperçu, même s’il en souffre devant certains dont le machisme ne ferait pas rougir les partisans de Donald Trump.

Dans quelle ville et à quelle époque sommes-nous plongés ? Pas tout à fait au temps présent, puisque l’image est parfois encombrée d’ordinateurs aux dimensions démesurées et surtout de cassettes VHS qui contribueront à accélérer la prise de conscience de cette victime qui passera progressivement de l’autre côté du miroir. Mais il lui faudra d’abord être violemment attaqué par une bande de motards, événement qui le poussera d’abord à se procurer une arme, et ensuite à franchir le seuil d’une école de karaté dirigée par un maître charismatique (Alessandro Nivola, pervers derrière un sourire suave et carnassier) flanqué d’une acolyte, Anna (Imogen Poots), dont on sent monter la frustration propre aux ambitieux.

Ce « karaté kid » sans boutons d’acné prendra du temps avant d’aspirer à imiter Bruce Lee, toujours l’objet du mépris de ses collègues, et finalement d’un peu tout le monde qui le voit surgir dans son champ de vision. Plongé dans une variation déjantée et sans tonus de Fight Club, Casey réussit peu à peu à dominer sa peur, même si d’autres frayeurs se développent devant les méthodes peu orthodoxes pratiquées dans cette école où parfois le sang coule — les vrais amateurs d’arts martiaux auront depuis longtemps quitté la salle devant tant de nobles principes bafoués.

Pour ceux et celles qui persisteront à vouloir comprendre cette trajectoire sinueuse d’un être fragile dominé par un esprit retors, ils auront droit à quelques revirements de situation plus ou moins étonnants, à un humour qui n’est pas sans rappeler (parfois) celui des frères Cohen, le tout emballé sans fioritures visuelles. C’est d’ailleurs une posture esthétique propre à un certain cinéma indépendant américain, l’enrobage étant limité pour s’offrir la présence coûteuse de vedettes qui acceptent de tourner un temps dans ces petites villes anonymes où le plus grand attrait demeure les exemptions fiscales.

Notre lassitude devant un film comme L’art de l’autodéfense provient aussi de la présence prévisible d’un acteur de la trempe de Jesse Eisenberg pour refaire ce numéro du perdant au dos courbé qu’il a déjà fait plus d’une fois ailleurs, un rôle qui aurait tout autant convenu à Michael Cera. Et il y a forcément quelques périls à vouloir illustrer la vie sans éclat d’un antihéros, Riley Stearns semblant prendre un malin plaisir à observer longuement l’ennui qui émane de cette figure plus pathétique qu’attachante.

Mais que les maîtres en arts martiaux se rassurent : leur réputation ne risque aucune écorchure à cause de la présence sur nos écrans de cette petite comédie pas très corrosive et aux enjeux dramatiques jamais haletants. Bref, on s’y ennuie autant que Jesse Eisenberg, à qui l’on souhaite un réseau social exempt de ces désaxés portant des ceintures de couleur.

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L’art de l’autodéfense (V.F. de The Art of Self-Defense)

★★ 1/2

Comédie de Riley Stearns. Avec Jesse Eisenberg, Alessandro Nivola, Imogen Poots, Steve Terada. États-Unis, 2019, 104 minutes.