«Maiden»: et vogue la galère féminine

Pour la capitaine du yacht composé d’une équipe féminine lors du Whitbread Round the World Race 1989, remporter cette course est le résultat des efforts d’un groupe de femmes déterminées.
Photo: Métropole Films Pour la capitaine du yacht composé d’une équipe féminine lors du Whitbread Round the World Race 1989, remporter cette course est le résultat des efforts d’un groupe de femmes déterminées.

Dans le documentaire Maiden, Tracy Edwards ressemble, l’espace d’un instant, à Pauline Marois lorsqu’elle fut embauchée comme directrice de cabinet de celle qui était déjà une célèbre ministre du gouvernement Lévesque, Lise Payette : Marois se disait tout aussi déterminée et compétente qu’un homme, mais ne se définissait pas comme féministe. La ministre aura cette remarque prophétique : « Vous allez le devenir. »

Pour la tout aussi célèbre capitaine du yacht composé d’une équipe entièrement féminine lors du WhitbreadRound the World Race 1989, remporter cette course dans cet univers machiste n’était en rien une affaire féministe, mais le résultat des efforts surhumains d’un groupe de femmes farouchement déterminées. Pour Tracy Edwards, ce fut moins une traversée des eaux que du désert : la somme des difficultés, des moqueries et des conflits l’a forcée à revoir sa perception des choses, à changer son fusil d’épaule.

Cette spectaculaire conversion n’est qu’un des aspects singuliers de cette trajectoire illustrée par le documentariste anglais Alex Holmes (Stop at Nothing : The Lance Armstrong Story), s’appuyant sur une masse impressionnante d’images de cette course de plus de 55 000 km sur les flots à partir de l’Angleterre, en passant par l’Uruguay, l’Australie, les États-Unis avant un retour, triomphal ou pas, neuf mois plus tard dans le port de Southampton. Mais qu’allait faire Tracy Edwards dans cette galère, ou ce yacht de seconde main baptisé Maiden ?

Marquée par une adolescence troublée auprès d’un beau-père violent et alcoolique, la jeune Anglaise rebelle décide de fuir et de se réfugier auprès d’une bande de joyeux marins délinquants, prenant goût à la mer, désireuse de participer à cette course déjà prestigieuse malgré le fait que le monde nautique soit un véritable boys’ club sans aucun complexe. Avec l’énergie de l’insouciance, elle s’entoure de 12 femmes tout aussi téméraires, entreprenant un travail de longue haleine (la recherche de commanditaires est aussi épuisante que de naviguer en pleine tempête), subissant les moqueries du milieu et de la presse sportive. Sans compter que l’inexpérience des unes s’entrechoquait parfois violemment au professionnalisme pointilleux des autres, tout cela dans un habitacle où l’intimité est une chimère.

Bien droites devant la caméra, le regard encore vif et arborant quelques cheveux gris, les participantes racontent leur vérité sur cette aventure hors du commun, Tracy Edwards plus que les autres, le coeur et l’âme de ce qui n’aurait jamais existé sans elle. Âgée de 26 ans à l’époque, une simple expérience de cuisinière en haute mer (un boulot qu’elle détestait), parachutée ensuite capitaine (dans des circonstances orageuses), elle demeure le visage de cette variation féministe et maritime du cheval de Troie.

Les coiffures extravagantes, les vêtements trop amples et trop colorés, ainsi que l’instabilité chronique des images VHS délavées sont ici autant de marques d’une époque que certains voudraient croire révolue, ayant emporté avec elle de grands relents d’intolérance et de misogynie, alors que la tragédie de Polytechnique se déroulait à la même époque…

Jamais Tracy Edwards ne cite Mark Twain (« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait »), mais il y a 30 ans, elle prouvait à la face du monde, et particulièrement au monde nautique, qu’une femme peut marcher sur les eaux, se laisser porter par les vagues et arriver à bon port, victorieuse.

Maiden

★★★ 1/2

Documentaire d’Alex Holmes. Grande-Bretagne, 2018, 97 minutes.