À Avignon, Kirill Serebrennikov résiste au musellement

Opposant à la censure une folle liberté des corps et des langues, la pièce «Outside» de Kirill Serebrennikov, est sexy et poétique à souhait. Le metteur en scène flirte avec une danse-théâtre captivante.
Photo: Gerard Julien Agence France-Presse Opposant à la censure une folle liberté des corps et des langues, la pièce «Outside» de Kirill Serebrennikov, est sexy et poétique à souhait. Le metteur en scène flirte avec une danse-théâtre captivante.

Il a été assigné à résidence pendant des mois pour subir un procès que la communauté artistique internationale juge absurde, puis contraint à ne pas quitter Moscou. Ça n’empêche pas Kirill Serebrennikov de faire circuler ses oeuvres et de triompher au Festival d’Avignon avec sa nouvelle pièce, Outside.

Peu médiatisée en Amérique du Nord, l’histoire de Kirill Serebrennikov inquiète depuis plusieurs mois des artistes et des représentants d’organismes culturels en France, où l’on s’est amourachés de l’oeuvre sans compromis de l’artiste russe. Plébiscité à Cannes l’an dernier pour son film Leto, un long métrage en noir et blanc aux irrésistibles textures pop-rock (apparu sur les écrans québécois en mai), et habitué d’Avignon depuis quelques années, il vient d’y proposer une nouvelle création extrêmement aboutie dont les images érotiquement chargées forment un appel à la liberté.

Or, le metteur en scène ne peut pas goûter lui-même aux honneurs que lui réserve la France : il a assisté à l’ovation de la première en différé, sur enregistrement vidéo. « Il est ravi de cet accueil chaleureux », a assuré en conférence de presse sa collaboratrice, Anna Shalashova, sinon très discrète au sujet de la situation de son ami. Le sujet est infiniment délicat. La troupe a quand même osé, le soir de la première, saluer la foule avec des t-shirts portant l’inscription« Free Kirill » (Libérez Kirill). Moment de grâce et d’émotion, tout de suite accueilli par une salve d’applaudissements généreux. Les acteurs ne diront pourtant rien de plus à ce sujet, laissant le vêtement parler… et surtout misant sur le théâtre pour porter à leur place un discours de résistance.

Accusations

Corps nus, homosexualité, jeunesse marginalisée : le travail de Serebrennikov ne plaît pas au gouvernement conservateur russe. Ou du moins est-ce ainsi que de nombreux artistes interprètent les accusations de « détournement de fonds » qui pèsent contre lui. En tant que directeur artistique du Centre Gogol, à Moscou, le metteur en scène aurait, selon la justice russe, touché des subventions pour des créations non réalisées et détourné de l’argent. Or, comme le précise notamment une déclaration de soutien à l’artiste diffusée par le Festival d’Avignon, « les spectacles ont bien été créés et même diffusés en France (notamment à Chaillot) ». « Si nous n’avons pas accès à sa comptabilité, nous témoignons que ces spectacles ont été créés, qu’un programme copieux et exigeant a bien été mis en place et que des productions internationales ont été menées », poursuit le document signé par le directeur artistique Olivier Py et d’autres personnalités du milieu théâtral français.

Photo: Kirill Kudryavtsev Agence France-Presse Kirill Serebrennikov, metteur en scène russe qui vit en liberté surveillée dans son pays.

Leur constat s’aligne sur celui des nombreux artistes qui ont manifesté ou signé des lettres à Paris à quelques reprises depuis septembre 2017 pour soutenir Serebrennikov, comme Béatrice Dalle et Valérie Dreville, et même l’ancienne ministre de la Culture Aurélie Filipetti. « Kirill Serebrennikov est l’un des plus fervents artisans de l’amitié franco-russe, indiquent les membres de son comité de soutien. Il est celui que nous avons vu porter à bout de bras le théâtre russe le plus contemporain, le plus politique, le plus courageux. Il est celui qui a reçu des menaces de mort, souvent ; celui qui, depuis tant d’années, essuie les calomnies d’une certaine presse liée au pouvoir russe, celui qui a reçu des pressions politiques et religieuses depuis tant d’années. Qu’il soit aujourd’hui combattu de cette façon-là, pour des crimes qu’il n’a évidemment pas commis, est ubuesque. »

Résister à la censure des corps

Si Serebrennikov refuse de commenter les accusations devant les journalistes, se contentant de répéter qu’il n’a « commis aucun crime », il s’en autorise davantage sur scène, le théâtre lui offrant un espace nuancé pour explorer la grande question de la censure artistique. Dans Outside, mettant clairement en scène sa propre situation, il offre par exemple une puissante scène dans laquelle le corps d’un homme cloîtré dans son appartement est ausculté intempestivement par des agents du FSB. Puis, bifurcation, le spectacle glisse vers une ode à la vie et à l’oeuvre du jeune artiste chinois Ren Hang, dont les photos érotiques ont été censurées par le régime autoritaire chinois. Un double asiatique au destin funeste (il s’est suicidé à 29 ans), dont l’oeuvre offre à Serebrennikov un véritable miroir de lui-même. Opposant à la censure une folle liberté des corps et des langues, la pièce est sexy et poétique à souhait.

Doué pour un théâtre chorégraphique et musical débordant de sensualité, le metteur en scène flirte avec une danse-théâtre captivante et ultra-esthétisée, qui rappelle parfois Pina Bausch ou le travail du chorégraphe grec Dimitris Pappaioanou (The Great Tamer, présenté à l’Usine C plus tôt cette saison). S’inspirant des photos de Ren Hang, où les corps frémissants dialoguent avec les plantes et les fleurs, il offre des compositions sublimes. Le fantôme de Robert Mapplethorpe apparaît aussi çà et là. Et le public en redemande.

Au lendemain de la première, nouvel honneur : l’Université Paris-Nanterre annonçait qu’elle avait l’intention de remettre à l’artiste un doctorat honorifique à la rentrée. « Nous voulons honorer d’abord une oeuvre singulière, a affirmé le professeur de sociologie politique Emmanuel Vaillant. Mais nous le voyons aussi comme un symbole de la protection des droits de l’homme. La Russie doit plus que jamais rayonner pour son art et pour sa production de pensée et de savoir. »

L’affaire Kirill Serebrennikov en quelques dates

Nuit du 21 au 22 août 2017 L’artiste est arrêté en plein tournage à Saint-Pétersbourg. Il est accusé d’avoir détourné 133 millions de roubles de subventions. Il est assigné à résidence.

Décembre 2017 La justice russe ordonne la saisie des biens et actifs du metteur en scène, notamment son appartement et sa voiture. Quelques jours plus tard, il ne peut assister à la première de son ballet Noureev au Bolchoï de Moscou.

Mai 2018 Le film Leto est présenté et acclamé au Festival de Cannes en l’absence du réalisateur.

17 octobre 2018 Début du procès au tribunal Mechtchanski de Moscou.

8 avril 2019 L’assignation à résidence est levée, mais on interdit toujours à Serebrennikov de sortir de la Russie.

16 juillet 2019 Première de la pièce Outside au Festival d’Avignon, sur les planches de l’Autre Scène du Grand Avignon, à Védène.

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