Apprendre par coeur, et par corps

La gymnastique de mémorisation n’est pas que cérébrale pour Monique Miller qui aime bouger pour mieux «ancrer» ses textes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La gymnastique de mémorisation n’est pas que cérébrale pour Monique Miller qui aime bouger pour mieux «ancrer» ses textes.

Au-delà de la splendeur des soirs de première et de l’euphorie des émissions de variétés, le métier d’acteur en est un comme les autres, avec sa part de tâches banales qui relèvent souvent de la modestie de l’artisan. Le Devoir lève le voile sur certains aspects méconnus du quotidien de ceux et de celles qui ont pour profession de se glisser dans la peau des autres. Aujourd’hui, cette corvée incontournable que représente la mémorisation des textes.

Ce n’est pas d’hier que les acteurs se lamentent entre eux de la somme astronomique de textes qu’ils doivent connaître sur le bout de leurs doigts, pour les livrer à la perfection sur une scène de théâtre ou un plateau de tournage. Une préoccupation présente dès l’Antiquité, surtout chez les orateurs pour qui l’art de la rhétorique dictait déjà ses exigences, dont celle d’une mémoire quasi infaillible.

Dans des traités comme De inventione, de Cicéron (écrit vers 84 av. J.-C.) et Rhétorique à Herennius (auteur inconnu et manuscrit original perdu) en font état, tout comme le Romain Quintilien dans Institution oratoire (vers 92 de notre ère), très limpide sur le sujet : « si l’on cherche en quoi consiste essentiellement la technique de la mémoire, je dirai : dans la pratique et le travail. Apprendre beaucoup par coeur, réfléchir beaucoup, et si possible, tous les jours, voilà ce qu’il y a de plus efficace ».

Même si cette technique n’est pas explicitement enseignée dans les écoles de théâtre, chaque aspirant comédien doit y faire face rapidement, en développant des méthodes qui varient au gré des changements technologiques — des dialogues enregistrés sur cassette audio à l’application LineLearner, dont plusieurs acteurs d’ici sont friands. Mais peu importe les moyens utilisés, qu’ils soient mnémotechniques (de petits dessins gribouillés en marge du texte pour associer une image à un extrait de dialogue) ou électroniques (la fameuse oreillette qui permet à certaines stars de se dispenser d’apprendre leurs répliques), la tâche semble toujours aussi ardue.

Cent fois sur le métier…

« Y a personne qui aime ça ! » lance d’emblée Monique Miller lorsqu’on la questionne sur le sujet. Celle que plusieurs dans le milieu artistique surnomment « L’encyclopédie » reconnaît qu’elle possède une bonne mémoire, mise à rude épreuve dans les solos et les duos célèbres qui ont jalonné sa longue carrière. Au fil de notre entretien, elle en a évoqué quelques-uns, dont Le cirque noir, de Roch Carrier, « une pièce qu’il m’avait écrite en cadeau, un monologue de deux heures dont on avait coupé 25 minutes », ou encore Décadence, de Steven Berkoff, qu’elle interprétait aux côtés du regretté Jean-Louis Millette. « De la mi-mai à la première en octobre [1997, au Quat’Sous, dans une mise en scène de Serge Denoncourt], nous avons répété avec Jean-Louis près de 350 heures, vous vous rendez compte ? »

En travaillant un muscle, les fibres musculaires grossissent et augmentent. Avec la mémoire, il faut développer des stratégies, mais nous ne posséderons pas plus de neurones dans le cerveau !

En effet, le public ne se rend pas toujours compte de la somme de travail qu’exige ce stockage mental, même si c’est parfois la première question qui vient à l’esprit de spectateurs qui croisent la comédienne Anne-Marie Cadieux. « Les gens me demandent comment on peut retenir tout ça », affirme celle dont l’hiver fut rigoureux… sur le plan de la mémoire, enchaînant, en l’espace de quelques mois, Coriolan, de Shakespeare, Les larmes amèresde Petra Von Kant, de Rainer Werner Fassbinder, et Soifs Matériaux, de Marie-Claire Blais.Trois pièces costaudes, « des mémorisations successives », un travail de longue haleine qu’Anne-Marie Cadieux a amorcé à l’été 2018 pour être prête à monter sur les planches sans trop de vertige.

Car il y en a un, même après plusieurs années de métier, surtout devant des textes aux dialogues plus ambitieux que « Passe-moi le beurre ! », dit en riant Monique Miller, elle qui l’an dernier a fréquenté de nouveau l’univers d’Eugène Ionesco avec Les chaises, au théâtre du Nouveau Monde, en compagnie de Gilles Renaud. « Il n’y a aucune réponse à la question précédente, et c’est souvent comme ça chez Ionesco », constate celle dont les téléspectateurs n’ont jamais oublié le jeu, de même que la voix inimitable, dans les téléromans Septième nord et Montréal P.Q. « Gilles et moi, on apprenait notre texte chacun de notre côté, et on se voyait une fois par semaine, pour apprendre aussi le texte de l’autre, et la question de l’autre… à laquelle on ne répond pas ! » Devant cette masse impressionnante de répliques, Monique Miller revient toujours à ses deux principes essentiels : « Travailler et apprendre ! »

De son côté, au fil des années, Anne-Marie Cadieux a quelque peu modifié ses rituels, même si certains demeurent immuables, comme « apprendre le matin dans [son] lit, une heure ou deux, avant de faire quoi que ce soit d’autre ». « Plus jeune, je trouvais ça chic de voir les acteurs de métier engager des répétiteurs, car je n’en avais pas besoin. En début de carrière, je ressemblais à Lévi Doré, avec qui j’ai joué dans La divine illusion, de Michel-Marc Bouchard : il savait son texte, et les nôtres ! Un répétiteur, souvent un jeune acteur, ça t’oblige à avoir une discipline, car ça ne sert à rien de répéter si tu ne sais pas ton texte. »

La mémoire, ce mystère

La mémoire serait-elle au fond comme un muscle qu’il faut sans cesse travailler pour qu’il se développe ? « On utilise souvent cette analogie », admet Dave Ellemberg, neuropsychologue et professeur à l’Université de Montréal. « En travaillant un muscle, les fibres musculaires grossissent et augmentent. Avec la mémoire, il faut développer des stratégies, mais nous ne posséderons pas plus de neurones dans le cerveau ! » Et quelles seraient ces stratégies ? « [Elles sont] nombreuses, souligne celui qui a accompagné quelques acteurs dans sa pratique, faisant tous face à des défis particuliers de mémoire. Il y a la stratégie du trajet, où l’on imagine par exemple une maison avec dans chaque pièce une information précise. D’autres établissent des listes qui recoupent des mots qui n’ont pas nécessairement de liens en apparence. »

 
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Anne-Marie Cadieux, comme Monique Miller, aime aussi bouger pour mieux «ancrer» ses textes.
 

Pour Dave Ellemberg, une chose demeure claire : le cerveau des acteurs fonctionne à plein régime lorsqu’ils apprennent leurs répliques. « On peut le voir en imagerie cérébrale : il y a une grande densité neuronale dans certaines régions du cerveau, et ces structures sont plus volumineuses. » Toutefois, le neuropsychologue admet du même souffle que la mémoire demeure « une gymnastique très complexe ».

Cette gymnastique n’est d’ailleurs pas que cérébrale pour Monique Miller et Anne-Marie Cadieux. « J’aime beaucoup le travail de table, les répétitions, ça devient de l’orchestration », souligne la première. « Bouger, ça nous aide pour ancrer le texte, affirme la seconde, d’où le défi supplémentaire lorsque la mise en scène est un peu plus statique. »

Mais pour celle qui a plus d’une fois eu à retourner sa veste pour des spectacles de Robert Lepage — lui qui n’a jamais hésité à bousculer les choses quelques jours, ou quelques heures, avant la levée du rideau —, le véritable défi de l’acteur n’est pas celui de la mémorisation. « C’est d’incarner un personnage, rendre l’émotion, et interagir avec nos partenaires », conclut Anne-Marie Cadieux.