«Buñuel après L’âge d’or»: à la croisée des chemins

Recréant l’iconographie surréaliste des films initiaux de Buñuel, Simó invite le spectateur dans les rêves enfiévrés du sujet hanté par une enfance bourgeoise et un père réprobateur.
Photo: Images GKids Recréant l’iconographie surréaliste des films initiaux de Buñuel, Simó invite le spectateur dans les rêves enfiévrés du sujet hanté par une enfance bourgeoise et un père réprobateur.

Les documentaires revenant sur le tournage rocambolesque, compliqué, voire maudit de films marquants constituent des exercices cinéphiles privilégiés. Au pire, on est pris de l’envie de revoir l’oeuvre revisitée, au mieux, on en apprend davantage sur celle-ci, sur son auteur. Ce qu’accomplit Buñuel après l’âge d’or tout en se distinguant de maintes façons. D’abord, on y revisite le contexte de production de Terre sans pain, seul documentaire qu’eût tourné Luis Buñuel, cinéaste fascinant s’il en fut. Ensuite, ce making-of revêt la forme inhabituelle… d’un film d’animation.

En l’occurrence, Buñuel après l’âge d’or est tiré d’un roman graphique de Fermín Solís paru en 2011 : Buñuel dans le labyrinthe des tortues. À l’esthétique dure et contrastée de la source, le réalisateur Salvador Simó a préféré un rendu aux lignes plus douces et dont l’apparent minimalisme se révèle, très vite, puissamment évocateur. Sans parler du souffle narratif, qui ne faillit jamais, et qui est amplifié çà et là par la musique remarquable d’Arturo Cardelús.

Bref, la facture séduit autant qu’elle surprend.

Et puis, au demeurant, des atours cinématographiques convenus auraient fort mal collé au chantre du surréalisme dont la filmographie aligne les chefs-d’oeuvre iconoclastes tels L’ange exterminateur, Simon du désert, Viridiana, Belle de jour, La voie lactée, Le charme discret de la bourgeoisie, Le fantôme de la liberté et plusieurs autres. Cela étant, comme l’indique son titre, le film de Simó s’attarde à la période suivant immédiatement la sortie scandaleuse de L’âge d’or, en 1930, cela, un an après celle pareillement mouvementée d’Un chien andalou, coécrit avec Salvador Dali.

Photo: Images Gkids Le fascinant cinéaste Luis Buñuel

À ce stade, Luis Buñuel, comme sa version animée s’en désole, est surtout connu à Paris. On le rencontre d’ailleurs attablé avec des contemporains de l’intelligentsia artistique et intellectuelle alors qu’on devise sur le rôle de l’art. Doit-il divertir ou changer le monde ? Buñuel optera pour la seconde avenue sans pour autant renoncer à la première.

Artiste en formation

Or voilà, L’âge d’or ayant choqué autorités religieuses, bien-pensants et quiconque enclin à suivre les diktats imposés par ceux-ci, Buñuel se heurte à des portes closes partout en France.

Par dépit, il feuillette un exemplaire qu’on lui a remis de Las Jurdes : étude de géographie humaine, de l’ethnographe Maurice Legendre. Ce portrait d’une communauté vivant dans Atour dans son Espagne natale.

Les circonstances ardues du tournage de ce qui allait devenir Terre sans pain, Buñuel après l’âge d’or les utilise comme prétexte pour plonger dans la psyché d’un artiste unique qui se trouvait alors sans le savoir à une première croisée des chemins professionnelle. Recréant l’iconographie surréaliste des films initiaux de Buñuel (avec références à Dali, avec qui il est désormais en conflit), Simó invite le spectateur dans les rêves enfiévrés du sujet hanté par une enfance bourgeoise et un père réprobateur.

Il en résulte un portrait éminemment complexe de Buñuel qui, voulant éveiller les consciences en montrant des conditions de vie inhumaines (une « vraie raison de se scandaliser »), cherche à se définir dans sa pratique artistique. Il ignore, bien sûr, qu’il deviendra l’un des plus grands cinéastes de l’histoire du cinéma, et l’un des plus distinctifs. Entre autres grâce à cette aventure-là : parti changer le monde, c’est lui qui s’est vu transformé.

Bref, Buñuel après l’âge d’or n’est pas tant le making-of d’un film que celui d’un artiste.

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Buñuel après l’âge d’or

★★★★

Animation de Salvador Simó. Espagne, 2018, 80 minutes.