«Toni Morrison: The Pieces I Am»: la bien-aimée de la littérature américaine

Toni Morrison affiche une aisance remarquable devant la caméra.
Photo: Métropole Films Toni Morrison affiche une aisance remarquable devant la caméra.

Pulitzer, Nobel et bénédiction d’Oprah Winfrey : la biographie de l’écrivaine américaine Toni Morrison pourrait se résumer ainsi, histoire à succès dont son pays est si friand. Or, ces prestigieuses distinctions et ces accolades lucratives ne constituent que les épiphénomènes d’une trajectoire exceptionnelle, de par la richesse de son oeuvre et de son parcours de vie. Celle d’une Afro-Américaine ayant vite compris que les mots, et la connaissance, pouvaient briser les chaînes de l’oppression.

Les yeux rivés devant la caméra du documentariste Timothy Greenfield-Sanders, Morrison affiche une aisance remarquable, décrivant dans le menu détail certains moments marquants de son enfance, ses premiers contacts avec la ségrégation raciale, ses années d’études, de professeure et d’éditrice chez Random House.

Mais depuis le début des années 1970, une nouvelle corde s’est ajoutée à l’arc de cette mère célibataire de deux enfants dont le père a vite pris le large, celle de l’écriture romanesque. Dans Toni Morrison : The Pieces I Am, c’est une fois de plus l’occasion de faire une précision qui définit l’ensemble de sa démarche : « I didn’t want to speak for black people, I wanted to speak to them. »

La communication s’est établie, fortement, dès son premier roman, The Bluest Eye, et dont elle évoque l’origine, un souvenir d’enfance encore frais à sa mémoire, même à 88 ans, d’une camarade (« Very black and very beautiful ») désespérée à l’idée qu’elle ne pourrait jamais avoir les yeux bleus : cette manifestation désespérée de racisme intériorisé la conduira plus tard à explorer des siècles d’oppression, mais sous des angles inusités.

Car dans la majorité de ses romans, dont Sula, Love, et Beloved, le point de vue féminin est privilégié, et surtout pas celui du Blanc tout-puissant, dont elle a vite décidé de s’affranchir, une posture qui contribuera à sa célébrité tout en nourrissant la hargne de ses détracteurs. Ils s’en donneront d’ailleurs à coeur joie lorsque la nouvelle de son prix Nobel résonnera à partir de Stockholm en 1993, dont dans les pages du Washington Post.

Ces notes discordantes sont peu présentes dans ce magnifique portrait où le documentariste a convié surtout des admirateurs inconditionnels, universitaires, écrivains, et la plus dévouée de tous, Oprah Winfrey, dont le célèbre Oprah’s Book Club a grandement contribué à la popularité de Morrison, également productrice et vedette de l’adaptation de Beloved (1998) de Jonathan Demme. Ce concert d’éloges s’accompagne bien sûr d’extraits d’entrevues à d’autres époques (avec un sourire carnassier, elle n’était jamais mise en boîte, jamais prise au dépourvu), et de multiples illustrations évoquant les pages sombres d’un peuple écrasé, ou celles de ses livres dans lesquelles ses personnages ne sont pas des archétypes, souvent rongés par des dilemmes moraux et une souffrance qui transcendent la question raciale.

C’est aussi, et peut-être surtout, une grande leçon de littérature. De ses premiers contacts littéraires (avec un grand-père ayant lu cinq fois la Bible à une époque où l’on interdisait aux Noirs de savoir lire) à son travail d’éditrice aux visées politiques (de la militante Angela Davis au boxeur Mohamed Ali, le ton était donné) à ses rituels d’écriture, Toni Morrison se présente sous un jour joyeux, pragmatique, déterminé, authentique.

Et si ce film ne réussit pas à vous convaincre de la lire (ce qui m’apparaît impossible), écoutez ses conseils pour réussir le meilleur gâteau aux carottes : elle en parle avec un amour comparable à celui de la littérature, et tous reconnaissent que là comme ailleurs, elle excelle, avec le sourire.

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Toni Morrison : The Pieces I Am

★★★★

Documentaire de Timothy Greenfield-Sanders. États-Unis, 2019, 120 minutes.