«Menteur»: prendre sens dans l’insensé

Menteur compulsif, Simon (Louis-José Houde) ne se rend pas compte de la vie de prince qu’il mène. Ses inventions pour excuser un retard ou une absence lui permettent de faire ce qu’il veut, quand il veut. Les mensonges sont si gros, souvent les mêmes (l’ascenseur en panne, ben oui), que c’est à se demander comment il obtient emploi, argent, statut social…

Les invraisemblances ne manquent pas dans ce Menteur, la quatrième comédie qui réunit Émile Gaudreault, à la réalisation, et le populaire humoriste, après notamment les deux De père en flic. Les invraisemblances, et les trous narratifs. Car de Simon, on en saura peu.

Ça, c’est dans la supposée vraie vie. Ça n’a pas d’importance, du moment que le film bascule dans une autre dimension. Celle du multivers, théorie de physique que Gaudreault ose mettre en images.

Dès lors, tout prend sens… dans l’insensé. Le plaisir n’en est que décuplé. Avec des pics, pour ceux qui aiment les excès, tels que la scène de combat ou la conspiration géopolitique, méchants Russes compris.

Dose de fantastique

On pourrait dire que le réalisme de Menteur est trompeur, et tant mieux. C’est sa dose de fantastique qui rend cette comédie si particulière. D’abord discrète, sous une intro portée par des moines bouddhistes en maîtres du monde, la fantaisie gagne en intensité et en intérêt, s’appuyant sur autant d’effets spéciaux que la situation le demande.

Sur de belles trouvailles aussi : faire réciter du Tolstoï au comique Houde — « Il faut se mettre à la place de chacun : tout comprendre, c’est tout pardonner », dit son Simon —, concerne autant la fiction que la réalité. Quand les humoristes citent-ils de la littérature ?

Le scénario repose sur un simple principe, rarement exploité. Transformer des mensonges en vérités. Dès lors, la couche de vernis s’effrite. Les belles apparences disparaissent. Dans le cas de Simon, c’est encore plus drôle parce que ses énormes mirages ne peuvent avoir d’équivalent que des scènes torrides.

Les clichés du burlesque ne manquent pas, entre un concours de lancer de nourriture qui prend pour cible Phil (Antoine Bertrand), le jumeau (!) de Simon, et les chutes du même personnage. Phil, c’est le boute-en-train du récit, la tête de Turc de son frère, celui dont la supposée malchance permettait une énième affabulation.

Louis-José Houde n’abandonne pas son habituel débit. Le public serait sans doute déçu de ne pas retrouver celui qui les fait rire. Reste qu’il ne fait pas que du Louis-José Houde. Deux personnages l’accompagnent surtout, le Phil en question et la jolie fille de service, une traductrice improvisée (Catherine Chabot) qui s’avère être la clé de la dimension secrète.

Ce sont cependant les rôles secondaires qui tiennent le fort. Ceux qui jouent double, par lesquels se manifeste la vérité mensongère. Du lot, se démarquent, par le contraste de leurs performances, Geneviève Schmidt, en patronne disjonctée, et Véronique Le Flaguais, en mère terreur. L’inattendue Denise Filiatrault, en chauffeuse Uber, vole le show. Mais ce n’est qu’une autre fabulation, volontiers prise pour de la réalité.

Menteur

★★★

Comédie d’Émile Gaudreault. Avec Louis-José Houde, Antoine Bertrand, Catherine Chabot, Anne-Élisabeth Bossé, Québec, 2019, 111 minutes. En salle le 10 juillet.