«Bad Blood»: mauvais sang

Le reporter John Carreyrou a été deux fois lauréat du prix Pulitzer.
Photo: Michael Loccisano Agence France-Presse Le reporter John Carreyrou a été deux fois lauréat du prix Pulitzer.

« Fuck you, Carreyrou ! Fuck you, Carreyrou ! » C’est le chant élégant qui s’est élevé dans les locaux de Theranos, fin octobre 2015, lorsqu’Elizabeth Holmes a rencontré son équipe pour lui annoncer qu’elle ne se laisserait pas faire.

John — Carreyrou de son patronyme, donc — venait de publier deux articles explosifs dans le Wall Street Journal. Le reporter de renom, ayant gagné deux fois le Pulitzer, y dévoilait le grenouillage et les tromperies sur lesquels l’entreprise Theranos avait surfé. Depuis le tout début.

Ceux qui ont suivi cette surréaliste affaire en connaissent déjà les détails : depuis l’enfance, Miss Holmes était portée par le désir de faire du fric (« Je veux être milliardaire », aurait-elle répondu, à l’âge de neuf ans, lorsqu’un ami de ses parents lui a posé la classique question « Que veux-tu faire lorsque tu seras grande ? »)

Mais Elizabeth H. n’a pas attendu d’être vraiment grande. À 19 ans, elle a quitté ses études en chimie à Stanford (pfft, des études, pas besoin) pour démarrer son entreprise.

 

« N’ayant peur de rien sauf des aiguilles », elle s’est alors mise en tête de créer un « iPod de la santé », soit un dispositif portatif miniature censé analyser le sang du patient hyperrapidement, à partir d’une simple goutte seulement. Ou, comme elle se plaisait à dire, « la chose la plus importante que l’humanité ait jamais construite ». En réalité : que du vent. Près de 1 milliard de dollars perdus en investissements.

Ceux qui ont suivi les révélations sur cette machination en connaissent les détails, donc. Reste que leur récapitulation dans Bad Blood se lit comme un polar. Et nous rappelle des détails méconnus ou oubliés depuis, sur l’environnement de travail tragiquement toxique qui régnait au QG sis à Palo Alto.

Nourri par plus d’une centaine d’entretiens, le journaliste dépeint ainsi le vil aplaventrisme dont ont fait preuve certains partisans de celle que l’on surnommait « la nouvelle Steve Jobs ». Et il raconte aussi, avec force détails, le parcours de personnages loufoques ayant participé à cette funeste fourberie. Comme Ramesh « Sunny » Balwani, amoureux du bling, ex-bras droit et petit ami de la d.g., qui faisait régner un climat de terreur parmi les employés.

Point important, l’histoire est loin d’être finie. Vendredi dernier, un juge californien a fixé le procès d’« Eli et de Sunny » à l’été 2020. La même année où doit sortir un film retraçant l’affaire (bien sûr) réalisé par Adam McKay, derrière Vice, et porté par la blonde et charismatique Jennifer Lawrence dans le rôle de la blonde et étrangement charismatique Elizabeth Holmes.

Notons enfin que le bouquin signé John Carreyrou est paru en anglais l’an dernier. Après avoir attendu la version francophone, le lecteur de la traduction devra encore attendre quelques chapitres avant de trouver le rythme. Car la fluidité est souvent entravée par un mélange étrange de temps de verbe.

N’empêche, malgré les accrocs, on comprend pourquoi le texte original a été encensé, inspirant, entre autres, le balado d’ABC The Dropout (« la décrocheuse »). Difficile de décrocher de cet ahurissant récit, en effet.

Bad Blood

★★★★

John Carreyrou, traduit de l’anglais par Aude Sécheret, éd. Larousse, Paris, 2019, 400 pages