«Duelles»: sueurs froides à la belge

Le cinéaste prend un malin plaisir à orchestrer les scènes qui émaillent le quotidien, comme si l’effroyable ou l’irréparable pouvait surgir à tout moment.
Photo: AZ Films Le cinéaste prend un malin plaisir à orchestrer les scènes qui émaillent le quotidien, comme si l’effroyable ou l’irréparable pouvait surgir à tout moment.

On disait d’Alfred Hitchcock qu’il filmait les scènes d’amour comme des scènes de crime, ou alors l’inverse. Le Belge Olivier Masset-Depasse (Cages, Illégal) a retenu la leçon dans Duelles, surtout pour les scènes qui émaillent le quotidien, orchestrées comme si l’effroyable ou l’irréparable pouvait surgir à tout moment au milieu d’un escalier ou d’un corridor. Cary Grant sortirait de nulle part avec un verre de lait (empoisonné ?), comme dans Suspicion, que cela ne surprendrait personne.

Voulant visiblement jouer la carte du pastiche et des références rarement voilées, le cinéaste s’est fait plaisir en transposant dans les années 1960 le roman de Barbara Abel (Derrière la haine), une histoire d’amitiés féminines brisées par la mort d’un enfant dont la présence fantomatique va hanter tout le film. Et surtout plonger les deux héroïnes dans le délire, la rancoeur et la peur, chacune habitant dans une maison cossue uniquement séparée par un mur mitoyen.

Elles semblent aussi sorties d’un catalogue de grand magasin, ou alors d’un film de Douglas Sirk, de Todd Haynes ou de François Ozon, quasiment identiques, différentes de par leur couleur de cheveux, la blonde Alice (Veerle Baetens, une présence forte) et la brune Céline (Anne Coesens, le feu sous la cendre), toutes deux mamans d’un charmant petit garçon qui, tiens tiens, s’entendent à merveille. Tout va basculer — littéralement — lorsque Maxime, le fils de Céline, sautera de la fenêtre sous le regard horrifié d’Alice, impuissante à le sauver. Commence alors un immense deuil pour Céline, et l’omniprésence d’un profond sentiment de culpabilité pour Alice, assorti d’une peur grandissante devant les comportements étranges de celle qui pourrait bien avoir l’intention de se venger. Est-ce bien le cas ?

Les subterfuges de la dissimulation meurtrière sont bien connus au cinéma, la caméra téléguidant souvent le regard du spectateur pour mieux le distraire, construisant ainsi une mystification autour des suspects potentiels. Le mari d’Alice (Mehdi Nebbou) fait même partie de cette liste, question de brouiller un peu plus les pistes et de jeter un doute sur l’équilibre mental fragile de cette femme rongée par le remords, mais surtout envahie d’une peur légitime devant le nombre de cadavres s’accumulant dans ce quartier paisible où les voisins semblent inexistants.

Duelles relève surtout d’un exercice de style aux moyens minimalistes, usant au maximum d’une direction artistique soignée, des coiffures aux costumes en passant par les intérieurs à l’ameublement scandinave, sans compter les voitures suintant une évidente nostalgie. Dans un souci évident de ne jamais ennuyer, surtout dans un nombre très limité de décors et de personnages, la musique se fait omniprésente, injectant une dose supplémentaire d’angoisse, même, et surtout, aux moments les plus banals.

Les ficelles narratives sont parfois un peu grosses, dont celles entourant la fragilité émotionnelle d’Alice, véritable blonde hitchcockienne, mais on sent chez Olivier Masset-Depasser un plaisir pleinement assumé de jouer au cinéphile érudit. Et de réussir, ici et là, à nous mystifier, une petite réussite qui annonce déjà la possibilité d’un remake hollywoodien. Preuve que l’élève a bien fait ses devoirs, sachant aussi plagier les plus doués de sa classe.

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Duelles

★★★ 1/2

Thriller d’Olivier Masset-Depasse. Avec Veerle Baetens, Anne Coesens, Mehdi Nebbou, Jules Lefebvre. France–Belgique, 2018, 97 minutes.