«L’incroyable histoire du facteur Cheval»: l’homme qui posait des pierres

À partir de 1879 jusqu’à 1912, tous les jours, peu importe le climat ou les malheurs de l’existence, rien n’empêchera Ferdinand Cheval d’ériger ce lieu nettement inspiré des conquêtes coloniales, et dont il a rêvé en feuilletant les journaux.
Photo: AZ Films À partir de 1879 jusqu’à 1912, tous les jours, peu importe le climat ou les malheurs de l’existence, rien n’empêchera Ferdinand Cheval d’ériger ce lieu nettement inspiré des conquêtes coloniales, et dont il a rêvé en feuilletant les journaux.

Devant L’incroyable histoire du facteur Cheval, on ne peut s’empêcher de dresser des parallèles avec L’homme qui plantait des arbres, de Jean Giono, mis en images par Frédéric Back : dans le sud de la France, un homme obstiné, seul contre tous, et surtout contre les éléments, érige une oeuvre singulière. Elzéar Bouffier a fait naître une forêt ; Ferdinand Cheval a construit de ses mains un palais, symbole éclatant de l’art naïf.

Nils Tavernier a pris à bras-le-corps un sujet, celui-là véridique, qui n’était pas sans risques, et surtout sans excès de mièvrerie. Sans doute à cause de l’époque, du décor (champêtre, mais rarement bucolique) et de son interprète principal, l’heure est davantage à l’ascétisme, à la sobriété, bref, à mille lieues d’une variation de Jean de Florette ou de Manon des sources. Disons que Jacques Gamblin, dans la peau de cet homme de (très) peu de mots, n’a rien d’une star, tandis que Laetitia Casta, dans le rôle de sa seconde épouse, réussit tant bien que mal à nous convaincre de sa condition de paysanne.

Avant même qu’il entreprenne le projet de se transformer en maçon, de travailler comme une bête de somme pour ériger cette construction improbable à la gloire de sa fille bien-aimée, Ferdinand Cheval passait déjà pour un excentrique, incapable du moindre signe de politesse, ratissant les environs avec une détermination sauvage. Trébucher violemment sur une pierre fut pour lui comparable à la pomme tombée devant le physicien Isaac Newton : une sorte d’illumination, et plus rien ne pouvait être comme avant. À partir de 1879 jusqu’à 1912, tous les jours, peu importe le climat ou les malheurs de l’existence, rien ne l’empêchera d’ériger ce lieu nettement inspiré des conquêtes coloniales, et dont il a rêvé en feuilletant les journaux.

Dans cette émouvante chronique paysanne, les grands événements qui ont marqué la France (l’affaire Dreyfus, l’annonce de la Première Guerre mondiale) ne sont que de timides échos qui effleurent la vie harassante et monotone de ces personnages en marge du tumulte, et les avancées technologiques (de la photographie à l’automobile), de simples bizarreries. Ce qui fascine Nils Tavernier, c’est la détermination quasi démentielle de cet homme qu’on pourrait croire sorti de l’imagination d’un romancier comme Émile Zola, figure héroïque jamais totalement affranchie de la misère.

Dans ce monde où le temps semble figé, où la maladie est une menace constante (elle fauche les enfants, au grand désespoir des parents) et la faim une préoccupation perpétuelle, l’édification de ce palais ressemble à un pied de nez à l’adversité, un monument à la beauté dans un univers impitoyable, mais aussi un rempart contre le deuil qui rend fou. Toutes ces émotions entremêlées, Jacques Gamblin les fait siennes, à la fois solide comme le roc et fragile comme un adolescent affolé devant l’inconnu.

La leçon de cet antihéros buté, pauvre en expressivité (apprivoiser la paternité fut pour lui une épreuve, mais qu’il a somme toute réussie), est celle d’un petit triomphe de la volonté : lent, patient, constant, jamais hors de la trajectoire fixée par son créateur. Au-delà de ses limites intellectuelles qui ne furent jamais un frein à son ingéniosité, son palais idéal symbolise l’exemple parfait d’une victoire devant la petitesse d’un milieu. Nils Tavernier a ajouté une pierre finement taillée à la mémoire de cet homme vraiment pas comme les autres.

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L’incroyable histoire du facteur Cheval

★★★ 1/2

Drame biographique de Nils Tavernier. Avec Jacques Gamblin, Laetitia Casta, Florence Thomassin, Bernard Le Coq. France–Belgique, 2017, 105 minutes.