Faux frères et vrais mensonges

C’est Louis-José Houde (à droite) qui interprète ce menteur compulsif face à Antoine Bertrand, son frère jumeau.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir C’est Louis-José Houde (à droite) qui interprète ce menteur compulsif face à Antoine Bertrand, son frère jumeau.

Neuf longs métrages à son compte et Émile Gaudreault refuse toujours de se couvrir du chapeau de réalisateur. « Je ne suis qu’un scénariste qui réalise », dit-il, en toute franchise.

Si son neuvième film (le quatrième avec Louis-José Houde) s’intitule Menteur, lui, l’auteur à succès (Mambo italiano, De père en flic 1 et 2), ne se raconte pas de salades.

« C’est l’histoire qui me dicte tout. L’histoire, c’est ma manière de m’exprimer. Le récit, la feel dramatique. Je suis de l’école de Billy Wilder, qui disait qu’il ne pouvait pas faire un plan qui n’appartenait pas à son histoire. Je me reconnais là-dedans », raisonne-t-il.

C’est l’histoire qui me dicte tout. L’histoire, c’est ma manière de m’exprimer. Le récit, la feel dramatique. Je suis de l’école de Billy Wilder, qui disait qu’il ne pouvait pas faire un plan qui n’appartenait pas à son histoire. Je me reconnais là-dedans.

Émile Gaudreault n’aime pas mentir. Il est plutôt attiré par l’authenticité et c’est peut-être pour cette raison qu’il a souvent écrit, même sans les mettre en scène, de vrais canulars. Louis 19, le roi des ondes (1994), réalisé par Michel Poulette, est né en partie de sa plume. Sa filmographie personnelle en est, elle, fortement marquée, de Mambo italiano (2003), récit « d’une réalité plus vraie que nature », à Le vrai du faux (2014).

« C’est toujours une histoire de qui est qui, de personnages vrais avec eux-mêmes », résume-t-il.

La vérité du menteur

Parole de scénariste-qui-tourne-des-images, Menteur prend sa source dans la vraie vie. Celle d’un proche qui mentait tout le temps, allant jusqu’à se servir de son propre fils. Émile Gaudreault a voulu traquer « la vérité émotionnelle » de ce menteur compulsif sans trop s’y coller. Il affirme s’être lancé dans l’écriture avec Éric K. Boulianne et Sébastien Ravary, au générique aussi de De père en flic 2 (2017), en 2014. Deux bonnes années avant l’ère fake news.

« L’actualité nous a rattrapés. On ne pouvait pas ne pas en tenir compte », dit-il, en savourant son flair. Un flair qu’il avait déjà à l’époque de Louis 19…, film sur la téléréalité avant que le phénomène existe.

Menteur s’appuie sur une idée, sinon utopiste, suffisamment farfelue pour aboutir à une comédie fantastique rarement vue dans le cinéma québécois. Et si ses mensonges devenaient réalité ? demande le slogan du film. Le monde déraillerait. Et entrerait, selon la vision de ce réalisateur qui n’en est pas un, dans une dimension parallèle. Celle du « multivers », là où le revers de la médaille prend le dessus.

La nouvelle comédie d’Émile Gaudreault mélange les genres, romance, burlesque, horreur, jusqu’au cinéma de fin du monde, sur fond de guerre planétaire — comme celles qu’Hollywood aime inventer. À la différence que le budget de Menteur en est un à la québécoise, soit 7 millions de dollars, effets spéciaux compris.

Productrice attitrée d’Émile Gaudreault, Denise Robert estime que la folie imaginaire du projet aurait coûté, au sud de la frontière, 38 millions. Le travail d’équipe en amont et une approche « organique » auront été ici la voie du salut. « La fin du monde ? On n’en avait pas les moyens. On y est allé une journée à la fois et on a trouvé la solution en réaffectant des sommes », dit-elle. Au bout, Menteur, par sa forme, est le film le plus original et le plus exigeant qu’elle ait produit. « J’aime la capacité d’Émile à aller là où notre cinéma n’est jamais allé. »

S’abandonner au mensonge

Gaudreault et ses coscénaristes se sont servis de tous les genres pour « renouveler l’histoire ». Du coup, les mensonges se complexifient, révèlent des vérités difficiles à avouer. Bien sûr, Menteur ressasse codes et gags propres à l’univers comique, y compris le lancer de nourriture, mais évite aussi des stéréotypes qui se profilaient pourtant à l’horizon.

Son choix d’humoristes pour assurer les premiers rôles de ses films, le membre du défunt Groupe sanguin ne se l’explique pas. L’humour, c’est sa famille et c’est naturellement qu’il se tourne vers elle. Pour incarner « celui-qui-ment-à-tout-vent » : Louis-José Houde, pour qui Émile Gaudreault a la plus grande estime.

« Louis-José est un grand comique, mais surtout un acteur exceptionnel », dit-il, le plus sérieusement du monde. Il est aussi « un super véhicule », qu’il apprécie pour son rythme, sa musique, comme il apprécie les tempos du reste de la distribution — Antoine Bertrand, Catherine Côté, Anne-Élisabeth Bossé, pour ne nommer que les principales têtes.

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Émile Gaudreault, en bon scénariste, s’est inspiré de la vraie vie pour écrire «Menteur» tout en évitant de tomber dans les stéréotypes de la comédie.

Vrai acteur ou humoriste déguisé ? Louis-José Houde se fait encore poser la question. Pas sur les plateaux. « Les étiquettes ne me dérangent pas. Sur le plateau, je n’ai aucune gêne. Je ne m’excuse pas, je travaille avec humilité et écoute. Et personne ne me fait sentir outsider », dit celui pour qui la scène du mensonge original — se mentir à lui-même — aura été la plus difficile.

« On pourrait penser que les acteurs sont de bons menteurs, estime pour sa part celui qui incarne son frère jumeau, Antoine Bertrand. Ce n’est pas la même affaire. Le mensonge du comédien, c’est plus un oubli, un abandon. Il faut arriver à se croire. Plus Louis-José est convaincu, plus c’est drôle. »

La « vérité réorganisée »

Émile Gaudreault, qui espère « transporter les gens », les « sortir de l’ordinaire », recherche, en tant que cinéphile, les mêmes plaisirs. Amateur autant de blockbusters que de films « personnels », il ne voit pas le cinéma comme un artifice ou une fabrication, mais comme « la vérité réorganisée ».

Naturellement, il cite en entrevueUne séparation (2011) d’Asghar Farhadi et Toni Erdmann (2016) de Maren Ade. Les deux titres possèdent un fond de mensonges-vérités.

« Le personnage de Toni Erdmann se dévoile à mesure. Ce qu’on nous raconte, c’est la révélation d’une femme à travers son père. J’ai été fasciné par la structure du scénario », confie-t-il.

Ça doit être vrai que son truc, c’est le récit (et non le mensonge). Mais franchement, après neuf films, ne vous sentez-vous pas un peu cinéaste ? Qu’est-ce que ça vous prendrait ?

« Il faudrait peut-être que je réalise quelque chose que je n’ai pas écrit », concède-t-il, après avoir affirmé que, réalisateur, « je pense que je ne le serai jamais ». Le croyez-vous ?

Menteur prend l’affiche partout au Québec le 10 juillet.

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