«Gaza»: près des décombres, la plage

Les cinéastes irlandais Garry Keane et Andrew McConnell ont voulu faire triompher la beauté dans leur documentaire «Gaza».
Photo: Filmoption International Les cinéastes irlandais Garry Keane et Andrew McConnell ont voulu faire triompher la beauté dans leur documentaire «Gaza».

L’ONU prévoit qu’en 2020, c’est-à-dire demain, Gaza deviendra un territoire invivable pour ses habitants. À force de vivre au milieu des décombres, de marcher dans des rues aussi chargées de détritus que de voitures, de subir des pannes de courant quotidiennes, de boire une eau insalubre, en plus d’avoir peur d’un prochain bombardement israélien, les Gazaouis semblent plus que jamais forcés au fatalisme.

Deux cinéastes irlandais ont cherché à combattre ces idées reçues dans Gaza, un documentaire laissant en retrait les responsabilités politiques du Hamas, de même que celles du gouvernement israélien, concentrant leur attention sur les rituels, les rêves, et les nombreux pieds de nez à l’austérité de cette prison à ciel ouvert. Et si Garry Keane affiche une longue feuille de route en tant que documentariste, c’est au photojournaliste Andrew McConnell que l’on doit le ton humaniste de ce film où le désordre prend ici des formes séduisantes. Car, dans le cadre d’un photoreportage, McConnell avait jadis observé, et magnifié, des amateurs de… surf pour qui les vagues qui balaient les plages de Gaza représentent une parcelle de liberté.

Ces échappées salutaires sont d’ailleurs rares dans cette enclave longue de 41 km et large de 12 km, là où s’entassent 1,9 million d’habitants. Alors, comment est-il possible d’appréhender le quotidien dans un contexte de chaos perpétuel ? Les deux cinéastes sont partis à la rencontre de gens de tous les âges, et de tous les milieux (oui, même là les disparités économiques existent), du jeune Ahmad qui préfère la plage à sa petite maison encombrée de dizaines de frères et soeurs (et des trois épouses de son père) à Karma, une fille de bonne famille pour qui le violoncelle représente une magnifique échappatoire. Entre ces deux extrêmes, on croise un chauffeur de taxi philosophe, un directeur de théâtre d’une exubérance flamboyante, un ancien photographe devenant sauveteur, et un tailleur souvent réduit à l’inactivité à chaque interruption d’électricité.

Triomphe de la beauté

Qu’ont-ils en commun ? D’abord, un même sentiment d’étouffement, la majorité d’entre eux aimant pointer leur regard en direction de la Méditerranée, troisième frontière infranchissable avec celles d’Israël et de l’Égypte. Face à une mer où même la pêche devient une course à obstacles, les rivages ne sont guère plus hospitaliers, forçant ces personnages à redoubler d’ingéniosité pour ne pas sombrer dans un désespoir qui suinte depuis longtemps sur les murs — du moins ceux qui tiennent encore debout.

L’organisation d’un premier défilé de mode, la pratique d’un instrument de musique, et les nombreux zigzags dans des quartiers surpeuplés témoignent une vitalité capable de défier tous les occupants belliqueux, et tous les gouvernements corrompus. Ce regard à hauteur d’homme déplaira sans doute à ceux bien au fait des tenants et aboutissants du conflit israélo-palestinien — à ce chapitre, L’Apollon de Gaza, de Nicolas Wadimoff, apparaît nettement plus éclairant —, mais Garry Keane et Andrew McConnell ont voulu faire triompher la beauté, à défaut d’une paix bien trop longtemps négociée. Car les images, saisissantes de violence lors des nombreuses Marches du retour à la frontière israélienne, avec ses pneus en flamme et ses pierres lancées à l’ennemi avec l’énergie du désespoir, révèlent toute la gravité ubuesque d’une situation géopolitique inextricable. Et ce, depuis 70 ans…

Gaza

★★★

Documentaire de Garry Keane et Andrew McConnell. Irlande–Canada, 2018, 91 minutes.