L’art brut et glorieux du facteur Cheval

Quand Laetitia Casta a été approchée pour jouer dans L’incroyable histoire du facteur Cheval de Nils Tavernier, elle ne connaissait pas cet artiste français de la Drôme qui, un siècle plus tôt, a conçu et fabriqué de ses mains, durant 33 ans, avec des pierres des champs, le Palais idéal, oeuvre monumentale encore visitée aujourd’hui à Hauterives, en France. Joseph-Ferdinand Cheval (1836-1924) est à l’architecture naïve ce que fut le Douanier Rousseau pour la peinture : un maître du genre. Ce biopic à la gloire du créatif facteur, qui passait pour un illuminé, prend l’affiche dans nos salles vendredi sur fond d’enchantement.

« Quand j’ai découvert ce lieu féerique en photos, j’étais comme une enfant », disait Laetitia Casta en entrevue à Paris. Plus encore lorsqu’elle a joué in situ la seconde épouse de cet être réservé et taiseux, fidèle, accroché à ses rêves, campé avec un réalisme poignant par Jacques Gamblin.

« J’aurais pu endosser mon personnage comme une femme soumise, mais cette Philomène me faisait penser à ma grand-mère et à mon arrière-grand-mère, habitées par une force, une sagesse terrienne, une intelligence du coeur. Elles pouvaient porter le monde. On m’avait prévenue : “Il faut que tu saches couper du bois.” Mais comme je viens de la campagne… »

Laetitia Casta, qui a débuté comme mannequin et a servi de modèle au buste de Marianne en 2000, a été, entre autres, au cinéma, la Falbala d’Astérix et Obélix contre César, de Claude Zidi, en 1999, avant d’obtenir des rôles dramatiques, notamment dans Les âmes fortes de Raoul Ruiz, d’après Giono. Elle est désormais la compagne de l’acteur et cinéaste Louis Garrel, mais s’estime plus libre que lui, loin des pressions qu’il subit.

« Je n’ai pas de plan de carrière, confesse-t-elle. Il y a des films auxquels je crois et j’ai refusé des rôles qui ne m’intéressaient pas. L’incroyable histoire du facteur Cheval est une histoire vraie, très classique, qui m’a fait grandir moi-même. »

Sur le plateau, elle avoue n’avoir rien attendu de Jacques Gamblin. « Car il ne pouvait rien donner avec ce personnage de composition en repli, quand le mien était plus romancé. On a vingt ans de différence et il fallait faire croire à ce couple. Philomène sut détecter le talent du facteur Cheval avant tout le monde. La scène où notre enfant meurt, je n’avais jamais vécu ça, mais on n’est pas obligé de tout connaître pour tout interpréter. »

Un réalisateur dans un magasin de porcelaine

Nils Tavernier, fils de Bertrand, surtout abonné aux documentaires sociaux, tient la barre de ce film, qui lui a été proposé par sa productrice et qu’il a coscénarisé avec son vieux complice Laurent Bertoni. La première fois qu’il a vu le Palais idéal, il neigeait sur sa structure fantasmagorique. « J’y ai découvert un vrai truc unique. Ce n’est pas pour rien que les enfants l’adorent. »

Le facteur Cheval tirait ses inspirations de l’observation de la nature, comme de la lecture de la Bible et des cartes postales illustrant l’architecture hindoue et égyptienne, dont il découvrit aussi les mythologies.

Photo: Frank Perry Agence France-Presse Le réalisateur Nils Tavernier

Une des appréhensions de Nils Tavernier était de tourner dans un lieu classé monument historique (par André Malraux en 1964), désormais propriété de la commune de Hauterives. Un vrai magasin de porcelaine ! Mais les gérants du lieu ont épaulé l’équipe et conseillé Gamblin. « Il y a aussi 90 plans truqués venus reconstituer le début de la construction du Palais. » Les toiles de Fantin-Latour ont inspiré à lui et à son directeur photo Vincent Gallot la lumière de cette nature de contrastes.

Le cinéaste croit que le facteur Cheval était sans doute un autiste, atteint du syndrome d’Asperger. « C’est l’histoire d’un mec qui marche dix heures par jour avec un rapport incroyable avec la nature, qui est raide (c’est très net sur ses photos), qui crée son propre imaginaire. Il était un jusqu’au-boutiste et ne subissait pas l’influence de son environnement. Complètement décalé, il se disait encouragé par les arbres et les oiseaux et estimait que les fées de l’Orient avaient fraternisé avec celles de l’Occident dans son palais. »

Il n’existait pas beaucoup de documentation sur le personnage : des photos, des coupures de journaux. « Il avait tenu un petit journal avec pas grand-chose dedans. Mon expérience du documentaire m’aide à raconter, à imaginer, à parler aux gens, à filmer la différence. J’ai été aussi élevé par de grands défenseurs des droits de l’homme. »

Ce rôle, il l’avait écrit pour Jacques Gamblin, déjà dirigé dans son film De toutes nos forces en 2014, en père d’un garçon handicapé. « Il connaissait bien cette histoire et avait même écrit un scénario sur l’histoire du facteur Cheval, jamais tourné. » L’acteur dut apprendre à manier les instruments des maçons en répétant sans relâche leurs gestes et en évoluant à travers un demi-siècle. « Il devait contenir ses émotions, brider son cheval. » À son avis, Gamblin tient là un des plus beaux rôles de sa carrière.

« Laetitia est survenue plus tard dans le processus. Je cherchais une actrice belle, lumineuse, terrienne, capable de composer un rôle. Dès les premières scènes, la chimie du couple a fonctionné. Mais la vraie Philomène n’était pas aussi belle que Laetitia. Ça, c’est romancé… »

Ces entretiens ont été effectués à Paris, dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

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