«Midsommar», ou l’horreur sous le soleil exactement

Malgré la lumière qui baigne la majeure partie de «Midsommar» dans une clarté grisante, le film d’Ari Aster n’en suscite pas moins sanglots et tremblements.
Photo: Elevation Pictures Malgré la lumière qui baigne la majeure partie de «Midsommar» dans une clarté grisante, le film d’Ari Aster n’en suscite pas moins sanglots et tremblements.

« Is it scary ? », demande Dani (hypnotisante Florence Pugh) la veille de la première cérémonie païenne à laquelle elle assistera dans la campagne suédoise. Une question à laquelle elle n’obtiendra la réponse qu’une fois mise devant le fait accompli. Si le réalisateur Ari Aster aime décrire son second long métrage, Midsommar, comme un conte de fées d’abord et un film d’horreur ensuite, la question de son héroïne aux abois — est-ce épeurant ? — appelle une réponse sans équivoque : oui, très, beaucoup.

« En fait, je ne dirais pas que c’est un film strictement épeurant, mais plutôt que c’est un film perturbant [unsettling] », précise — avec justesse — le cinéaste américain, joint pour une courte entrevue téléphonique. Il semblait particulièrement réjoui d’apprendre que son interlocuteur avait sangloté, et tremblé, de façon incontrôlable pendant une bonne partie de la très opératique scène finale.

Christian (Jay Reynor, en irrécupérable pleutre) s’apprête à laisser sa blonde, quand elle perd ses parents dans des circonstances plus que tragiques. Il n’a d’autre choix que de l’inviter à se joindre au voyage qu’il s’apprête à faire avec ses potes dans la bucolique communauté de Hårga (un lieu heureusement fictif créé de toutes pièces à Budapest), où a grandi leur ami Pelle (Vilhelm Blomgren). On y célèbre cet été-là une fête du solstice ne se tenant qu’une fois tous les 90 ans. Littéralement l’expérience d’une vie, comme on dit.

Malgré la verdure très instagrammable du paysage, malgré les fleurs dans les cheveux, malgré les hallucinogènes que les vacanciers goberont, et malgré la lumière aveuglante d’une saison sans nuit qui baigne la majeure partie de Midsommar dans une clarté presque grisante, le festival n’aura rien d’une version scandinave d’Osheaga. À moins que vous remplaciez les concerts indie rock par une série de repas façon dernière cène et de rituels sacrificiels à vous retourner l’estomac, tournés avec beaucoup trop de réalisme.

C’est « le film d’horreur le plus idyllique de tous les temps », claironnait récemment dans le magazine Fangoria le réalisateur Jordan Peele (Get Out), avant d’ajouter qu’il contient « certaines des images les plus atrocement dérangeantes que j’ai vues ». Il s’agit sans doute aussi d’un des films les plus lumineux de l’histoire du genre.

« La noirceur est toujours très utile pour faire peur aux gens parce qu’on peut y cacher des choses, explique Ari Aster. C’est particulièrement utile pour un film qui s’appuie sur des sauts de peur [jump scare], mais je n’ai jamais aimé les sauts de peur, je les trouve agaçants. Les sauts de peur sont toujours accidentels dans mes films. » Les siens témoignent mieux, du moins, de la surprise que provoquent la mort ou la violence lorsqu’elles surgissent dans une vie, que ceux dont sont dépendants bien des films d’horreur de grands studios.

Le trauma en gros plan

À l’instar de Hereditary (2018), le premier long métrage d’Ari Aster qui subvertissait les codes du drame familial, Midsommar épouse l’esthétique de la folk horror (un sous-genre obsédé par les vieux rituels folkloriques), mais demeure dans son essence la chronique de l’étiolement lent et irréversible d’une relation amoureuse. Son écriture a d’ailleurs été propulsée par une rupture « et ça a été très thérapeutique », avoue Aster en riant.

Une confession amusante, bien qu’un peu troublante, compte tenu des gros plans de crânes écrapoutis et autres tableaux morbides qui ponctuent ce long film (140 minutes), d’une dureté que contribue à exacerber son rythme volontairement languide. Ne servent-ils qu’à choquer, ces gros plans ? « Je choisis de montrer tout ça, parce que c’est un film sur le traumatisme et que c’est difficile de raconter un traumatisme si tu ne montres pas au public ce qui a un impact sur le personnage. C’est important de créer un effet assez cru », pense cet admirateur avoué de David Cronenberg. « Il y a aussi que ça me permet d’avoir beaucoup de plaisir avec le département des prothèses. »

Fable cauchemardesque sur le deuil d’un proche ou d’une relation, Midsommar oppose à la déritualisation de la mort qui traverse l’Occident une microsociété qui, elle, choisit de la prendre à bras-le-corps. « C’est très difficile d’être attentif, présent d’esprit, dans notre monde rempli de distractions, et ça joue forcément sur la façon dont on vit un deuil, observe Ari Aster. Mais le film n’est pas un commentaire sur le deuil tel qu’on le vit à notre époque. Il place simplement sa protagoniste face à un monde qui est mieux outillé pour l’aider à traverser son deuil que celui dont elle vient, ce qui pose, je l’espère, des questions sur ce qu’est l’empathie véritable, et sur le sens des liens qui nous unissent aux gens qui nous entourent. »

Midsommar prendra l’affiche le 3 juillet.

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