«L’extraordinaire voyage du fakir»: magie à assembler

Le réalisateur Ken Scott a cherché à plaire, ce qu’il réussit parfois.
Photo: AZ Films Le réalisateur Ken Scott a cherché à plaire, ce qu’il réussit parfois.

Jean-Pierre Jeunet a déjà avoué en entrevue son exaspération à entendre sans cesse les ritournelles accrocheuses de Yann Tiersen tapissant ce qui est encore à ce jour son film le plus célèbre : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain. Ce qui doit aussi l’affliger, et sur ce point il n’est pas seul, c’est le nombre de pâles copies de cette formidable lettre d’amour à Paris, doublée d’une magnifique traversée du miroir. Depuis 2001, elles s’accumulent sur nos écrans, et rien ne semble vouloir diminuer la témérité de ses disciples — qui se gardent bien de s’en vanter.

Devant L’extraordinaire voyage du fakir, de Ken Scott, on songe moins à La grande séduction (qu’il a scénarisé) ou à Starbuck (qu’il a aussi réalisé), qu’à cette volonté d’accentuer les effets, et les couleurs, pour nous plonger dans un climat de réalisme magique. Le roman de Romain Puértolas s’y prêtait, fantaisie se déroulant dans plusieurs pays avec au centre un personnage aux allures de boule de billard, constamment ballotté au gré des événements dont la majorité semble tirée d’une bande dessinée.

Tout cela relève aussi du conte moral, puisque Ajatashatru Lavash Patel (Dhanush, une vedette en Inde, plein de candeur) se retrouve devant un petit auditoire, trois garçons qui n’ont guère le profil d’enfants de choeur. Dans ce poste de police, il leur raconte sa destinée, marquée par la pauvreté d’un quartier de Mumbai, l’exigence d’une mère célibataire besogneuse, mais aussi, et surtout, par le pouvoir de l’imagination. Devenu magicien pour mieux détrousser les touristes, il rêve d’aller à Paris, mais surtout d’échouer au milieu d’un grand magasin où on n’a aucun mal à reconnaître IKEA.

Les allées de ce dernier seraient d’ailleurs le théâtre des premières chicanes des jeunes couples ; Patel, lui, y trouve l’amour en la personne d’une Américaine en exil, Marie (Erin Moriarty), mais le conte s’arrêterait trop vite si le rendez-vous galant du lendemain était respecté. En lieu et place, nous voilà emportés dans une suite de péripéties qui, à l’heure de la crise des migrants, font office de séjours en colonie de vacances.

Endormi dans une armoire, freiné dans son élan en Grande-Bretagne pour ensuite se balader entre l’Espagne, l’Italie et La Libye, l’infatigable voyageur tient farouchement à son statut de touriste. Et de conteur, dans la mesure où un doute plane sans cesse sur l’authenticité de ses aventures.

Si Patel sait convaincre son auditoire, il en va autrement pour Ken Scott, visiblement heureux devant les moyens à sa portée, dont la présence épisodique d’acteurs au charisme certain (Bérénice Bejo, Stefano Cassetti, ou Gérard Jugnot en coup de vent, et tant mieux). Ce déploiement d’artifices à saveur internationale propose ici et là quelques moments pétillants, dont de beaux clins d’oeil felliniens à Rome, mais ce voyage cède aussi à la mièvrerie, accentuée par une esthétique publicitaire qui lamine la misère et donne aux singularités locales des allures de réclame de Benetton.

Ken Scott s’est offert ici un magnifique voyage, a cherché à plaire, ce qu’il réussit parfois, mais toute cette magie préfabriquée apparaît souvent difficile à assembler.

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L’extraordinaire voyage du fakir (V.F. de The Extraordinary Journey of the Fakir)

★★ 1/2

Comédie dramatique de Ken Scott. Avec Dhanush, Erin Moriarty, Bérénice Bejo, Sarah-Jeanne Labrosse. France–Inde–Belgique, 2018, 92 minutes.