«Anna»: la soupe aux navets

L’arme principale d’Anna (Sasha Luss) est la séduction: elle charme, titille, couche et tue, des victimes exclusivement mâles. Loin d’être anecdotique, cet aspect trahit une ambivalence révélatrice, en cela que la femme est un danger pour l’homme chez Luc Besson.
Photo: Les Films Séville L’arme principale d’Anna (Sasha Luss) est la séduction: elle charme, titille, couche et tue, des victimes exclusivement mâles. Loin d’être anecdotique, cet aspect trahit une ambivalence révélatrice, en cela que la femme est un danger pour l’homme chez Luc Besson.

Union soviétique, 1990. Officiellement terminée, la guerre froide se poursuit, officieusement. Ancienne cadette moscovite devenue junkie, Anna est recrutée par le KGB qui, après entraînement, la fait intégrer une agence de mannequins à Paris. La voici top-modèle (simple comme ça) le jour et assassin le soir. L’avantage d’une telle couverture ? Qu’elle prenne la pose devant la caméra ou qu’elle zigouille à elle seule, presque à mains nues, des régiments de gardes du corps, de dignitaires et autres brutes, Anna est toujours impeccablement vêtue. Il faut la voir annihiler ses opposants en porte-jarretelles — faits de dentelle hyper-résistante, on le présume. Tout cela paraît ridicule ? Ce l’est.

Écrit, réalisé et produit par Luc Besson, Anna (V. F.) constitue une sorte de va-tout pour le nabab déchu du cinéma français. En effet, après une suite de coûteux échecs financiers, à commencer par celui de Valérian et la cité des mille planètes (V. F. de Valerian and the City of a Thousand Planets), sa compagnie EuropaCorp serait au bord de la faillite, selon L’Obs.

D’où ce retour à ce qui a toujours fonctionné pour lui et son « nom » : un film d’action doté d’une héroïne qui, partie de rien et symboliquement inféodée, gagne sa liberté en bottant dans l’intervalle maints derrières (lire : en tuant beaucoup de monde).

Anna, c’est en somme une variation autour de Lucy, son succès-surprise de 2014 où Scarlett Johansson devenait super-puissante en accédant à 100 % de ses capacités cérébrales, et surtout de Nikita, son triomphe de 1990, où Anne Parillaud passait de droguée à tueuse pour l’État. C’est cette gloire passée que Besson essaie ici, pitoyablement, de convoquer.

Plusieurs séquences renvoient ainsi à Nikita, par exemple ce vol de guichet automatisé rappelant le casse de la pharmacie, ou encore la présence de deux hommes de factions opposées amoureux de la protagoniste, voire le concept même de guerrière glamour.

La comparaison n’avantage pas Anna.

Misogyne à hurler

La différence principale entre cette nouvelle production et celles l’ayant précédée ? On sent le désespoir de Besson. Autant Lucy était improbable mais tonique, autant Anna est d’une invraisemblance — mais surtout d’une bêtise — que rien ne rachète. De révélations en retournements controuvés, le film multiplie les retours en arrière explicatifs au point que c’en devient involontairement drôle. Quant à la nature « gigogne » de l’existence d’Anna, des poupées russes sont montrées à l’image avant que leur fonctionnement soit explicité plus loin dans le dialogue, afin de s’assurer qu’on a compris. Au secours.

Et que dire d’un film d’action dont les scènes d’action, justement, tombent à plat ? Passées à la moulinette d’un montage frénétique et d’apports numériques peu subtils, ces dernières s’avèrent ennuyeuses comme la pluie. Elles surviennent çà et là, parce qu’il le faut, sans générer le moindre soubresaut de tension. Pire : c’est d’une misogynie à hurler.

Photo: Shanna Besson Helen Mirren est grimée jusqu’à en être méconnaissable. Sans doute consciente de s’être laissée prendre dans un navet, elle cabotine avec abandon.

Car, on l’aura compris, l’arme principale d’Anna est la séduction : elle charme, titille, couche et tue, des victimes exclusivement mâles. Loin d’être anecdotique, cet aspect trahit une ambivalence révélatrice, en cela que la femme est un danger pour l’homme chez Besson. Besson qui propose en outre, pour faire bonne mesure, un à-côté saphique parfaitement inutile à l’intrigue, mais propice à de belles images aguichantes de deux bombes se minouchant (le genre que Brian De Palma parodiait dans l’intro de son brillant Femme fatale, film dont le spectre plane diffusément sur Anna).

Vrai top-modèle dans la vie, Sasha Luss n’a aucune présence dans le rôle principal. Pour ce qui est de ses partenaires Luke Evans, du KGB, et Cillian Murphy, de la CIA, ils ont l’air embarrassés. Sans oublier la magnifique Helen Mirren, grimée jusqu’à en être méconnaissable, et affublée de claudication. Actrice d’exception, et consciente, sans doute, de s’être laissé prendre dans un navet, elle cabotine avec abandon. Ironie douce : elle qui a de véritables origines russes joue comme les autres en anglais en appuyant à fond l’accent, comme un pied de nez à la ringarde convention.

Parlant de ringardise, c’est d’abord et avant tout dans le regard de Besson que celle-ci se situe. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’oeil à la première affiche officielle : le titre « Anna » y figure en surimpression sur le derrière de Sasha Luss. Oui, c’est à ce niveau-là qu’opère le film.

À ce stade, il ne s’agit pas tant d’un repli stratégique que d’un mouvement bassement rétrograde visant le plus petit dénominateur commun. Pour peu que le ridicule puisse tuer, la boîte de Besson s’écroulerait que ce serait bien mérité.

Ce film ne mérite pas d’étoile.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Anna (V. F. et V. O.)

Action de Luc Besson. Avec Sasha Luss, Helen Mirren, Luke Evans, Cillian Murphy. France, 2019, 118 minutes.