«L’Apollon de Gaza»: un soleil sur Gaza

Des images d’une grande beauté formelle mettent en relief une bande de Gaza que l’on ne connaît pas.
Photo: Office national du film du Canada Des images d’une grande beauté formelle mettent en relief une bande de Gaza que l’on ne connaît pas.

Tout a commencé par une main tendue vers le ciel qu’un pêcheur hardi aurait aperçue dans les eaux agitées de la mer, à Gaza, le 16 août 2013. La méprenant pour celle d’un noyé, Jawdat Abu Ghurab s’est fait violence, plongeant pour l’agripper avant de sortir des flots une statue de bronze impériale qui, depuis ce jour, divise les spécialistes comme les profanes. L’Apollon de Gaza retrace la destinée improbable de cet objet devenu rapidement un trésor national âprement disputé.

Les rumeurs les plus diverses ont circulé suivant la découverte de cet Apollon de bronze aux traits fins et racés, lourd de 750 kg, datant, selon les premières estimations, de 300 à 200 ans avant Jésus-Christ. Appelés à son chevet, des spécialistes ont crié à la découverte fondamentale, d’autres à la supercherie totale. La presse internationale s’est emparée de cette histoire formidable qui, pour une fois, jetait une lumière favorable sur un peuple habitué à ce que ses turpitudes quotidiennes fassent écran à ce qu’il y a de bon chez lui.

Mais tandis que les esprits s’échauffaient, la convoitise a fait son nid et le dieu solaire, patron des arts et de l’amour, est retourné dans l’ombre aussi vite qu’il en avait émergé. Caché, vendu, détruit ? Par qui ? Comment ? Pourquoi ? C’est ce que le cinéaste suisse Nicolas Wadimoff tente de démêler dans ce film patient aux allures d’enquête. La manière rappelle un peu celle d’un Hercule Poirot, le fil narratif se dévidant tranquillement, par petites secousses, au fil de conversations en apparence banales, mais où la qualité d’écoute finit par en dire long.

Il est fascinant de voir tout ce que cette statue charrie dans son sillage, agissant comme un révélateur du passé et du présent des Gazaouis. C’est là l’intelligence remarquable de ce documentaire coproduit par Akka Films et l’Office national du film du Canada. Sous ses airs de traque à la Scotland Yard, L’Apollon de Gaza esquisse en effet un portrait contrasté du rude quotidien de ce peuple gangrené par le conflit israélo-palestinien et la pauvreté endémique qui s’y est installée. S’ajoute, en creux, une réflexion sur la valeur même de l’Histoire, ce qu’on en garde, ce qu’on en préserve. De même que sur les sacrifices qui pavent cette voie difficile qu’est l’exercice de mémoire.

L’Apollon de Gaza touche aussi, mais ô combien précautionneusement, la politique. Entre les approches prudentes des pays étrangers désireux de mettre la précieuse statue à l’abri (allant jusqu’à financer un musée in situ pour l’accueillir), l’intervention ultra légère de l’UNESCO et les réponses cryptées des autorités gouvernementales, le cinéaste peine toutefois à briser l’omerta qui s’est installée dans les rangs du pouvoir. À peine nomme-t-il le pouvoir militaire, et du bout des lèvres.

Une impression de dépaysement s’ajoute en surimpression, dopée par des images d’une grande beauté formelle mettant en relief une bande de Gaza que l’on ne connaît pas. Nicolas Wadimoff a su saisir la lumière naturelle de ce coin du monde qu’il filme avec tendresse, allant jusqu’à multiplier les longs travellings amoureux à l’occasion. Ce pari formel permet au documentaire de rompre avec l’enfilade inévitable de têtes parlantes, prenant dès lors un ton plus engagé et, surtout, engageant.

L’Apollon de Gaza

★★★ 1/2

Documentaire de Nicolas Wadimoff, en collaboration avec Béatrice Guelpa. Québec-Suisse, 2019, 78 minutes. À la Cinémathèque québécoise, au Cinéma du Musée et au cinéma Cartier.