«Fin de soirée»: pour Emma Thompson

Comme Meryl Streep avant elle, Emma Thompson confère à son personnage un supplément d’âme et un surcroît d’authenticité allant largement au-delà de ce qui se trouve sur la page.
Photo: Les films Séville Comme Meryl Streep avant elle, Emma Thompson confère à son personnage un supplément d’âme et un surcroît d’authenticité allant largement au-delà de ce qui se trouve sur la page.

Seule animatrice d’un talk-show de fin de soirée au long cours, Katherine Newbury fait partie du paysage télévisuel américain depuis des années. Or, à force de confort, une certaine indifférence s’est immiscée, et ce n’est qu’à l’annonce de son remplacement prochain que Katherine réalise combien elle tient à son émission.

Taxée, entre autres, de « femme qui n’aime pas les femmes », elle embauche dans son équipe de scribes mâles et blasés la pimpante Molly Patel, qui vénère Katherine même si celle-ci a la dent très dure. Avec son héritage indien, Molly permet à Katherine, de son propre aveu, de faire d’une pierre deux coups rayon diversité. Oui, elle a atteint ce niveau de cynisme. Molly saura-t-elle percer la carapace de Katherine ?

La comédie Fin de soirée (Late Night) étant ce qu’elle est, la réponse n’est pas bien bien difficile à deviner. Surtout si on a vu Le Diable s’habille en Prada (The Devil Wears Prada), qui a de toute évidence servi de modèle à la scénariste et covedette Mindy Kaling. De fait, ce film-ci transpose plusieurs situations et « beats » de ce film-là.

À l’instar de Miranda Priestly exigeant l’impossible de son personnel et d’elle-même, Katherine Newbury n’accepte d’autrui rien de moins que l’excellence, car c’est à cela qu’elle s’astreint elle aussi.

Comme Meryl Streep avant elle, Emma Thompson confère à son personnage un supplément d’âme et un surcroît d’authenticité allant largement au-delà de ce qui se trouve sur la page.

L’intelligence et la conviction qui animent le regard de la brillante, brillante vedette de Retour à Howards End(Howards End) et Les vestiges du jour (Remains of the Day) ne se trichent pas.

De bonnes intentions

À l’inverse, Mindy Kaling, qui campe Molly, offre une performance plus unidimensionnelle. Entre espoirs et déconvenues, elle s’émerveille, elle pleure, et c’est à peu près tout. Créatrice de The Mindy Project, Kaling fut découverte dans la série satirique The Office, où elle a révélé avoir été embauchée par l’entremise d’un programme de diversité : une expérience professionnelle qui l’a inspirée pour ce film-ci.

Sans surprise, la manière franche qu’elle a d’aborder cette stigmatisation inconnue de la majorité constitue l’un des aspects les plus intéressants de Fin de soirée.

Cela, et une sensibilité ouvertement intersectionnelle. Toute l’équipe de rédaction de l’émission de Katherine étant composée d’hommes blancs, le scénario s’amuse avec la notion de privilège blanc, de chasse gardée masculine et de camaraderie toxique — sans mettre tous ces messieurs dans le même panier.

Idem lors de ces segments tournés dans la rue avec Katherine, où le film et sa scénariste se moquent gentiment de l’intensité des guerriers de la justice sociale, ou social justice warriors.

Pour toutes ses bonnes intentions hélas, Kaling reste en surface (particulièrement avec le thème de l’âgisme mâtiné de misogynie dont Katherine fait les frais). Dommage. Et il faut le dire, les tentatives pour générer de l’émotion apparaissent parfois appuyées. Quoique sur ce point, c’est sans doute sur la musique insistante que l’on peut rejeter la responsabilité.

Brio de Thompson

Des passages touchants affleurent toutefois. Intimistes, feutrés, ils témoignent de la polyvalence de la réalisatrice Nisha Ganatra (Cake), qui sait mettre en veilleuse le bruit visuel du bureau et des coulisses de la télé au profit d’une sobriété laissant toute la place à Emma Thompson et, en l’occurrence, à John Lithgow, qui joue son conjoint et confident.

À cet égard, s’il est un enjeu que le film met habilement en relief, c’est l’isolement que peut ressentir une femme une fois qu’elle a franchi, seule justement, le proverbial plafond de verre. Katherine l’énonce clairement : elle n’a pas d’ami.e.s. L’espace, fugitif, d’un regard introspectif et d’un silence surpris, ce constat se meut en un aveu. D’ailleurs, cette réplique toute simple, lancée en passant, exemplifie à merveille comment Emma Thompson est de ces actrices pour qui il n’est pas de « petit » moment.

Prodigieusement douée, Thompson a cette capacité de ciseler des instants mémorables à partir de n’importe quelle matière, de la très bonne comme de la très ordinaire.

Où se situe Fin de soirée ? Le film est dans l’ensemble assez charmant, mais aurait pu, aurait dû, être davantage que cela. Lorsque l’essentiel de l’intrigue tourne autour de la rédaction de bons gags et la conception de monologues censés être désopilants et pertinents, il est pour le moins problématique que l’on ne rie qu’une fois sur deux.

Au bout du compte, et au risque de se répéter, Emma Thompson donne son zeste et son mordant à une comédie qui manque un peu des deux.

Fin de soirée (V.F. de Late Night)

★★ 1/2

Comédie dramatique de Nisha Ganatra. Avec Emma Thompson, Mindy Kaling, John Lithgow, Hugh Dancy, Reid Scott, Denis O’Hare, Amy Ryan. États-Unis, 2019, 102 minutes.