Quand Luchini mène l’enquête et... le bal

Fabrice Luchini domine la distribution du «Mystère Henri Pick».
Photo: AZ Films Fabrice Luchini domine la distribution du «Mystère Henri Pick».

Pendant tout l’échange téléphonique d’un bout à l’autre de l’Atlantique avec le cinéaste Rémi Bezançon, on a eu beau parler de l’écrivain David Foenkinos, de l’acteur Marc-André Grondin, de la série à succès Dix pour cent, ou de Marguerite Duras, tout nous ramenait toujours à… Fabrice Luchini.

L’acteur chéri du cinéma français, et de nombreux cinéphiles québécois, domine (sans effort, et avec bonhomie) la distribution du Mystère Henri Pick, sixième film de Rémi Bezançon, fantaisie à la Agatha Christie… sans aucune effusion de sang, ni l’ombre d’un meurtre. Mais il y a quand même une énigme à résoudre autour du roman d’un écrivain improbable, époux, père de famille et propriétaire d’une pizzeria… bretonne, aujourd’hui décédé, qui n’avait jamais ouvert un livre devant son entourage, et encore moins écrit autre chose que des factures en leur présence. La découverte fortuite du manuscrit par une jeune éditrice ambitieuse va vite se transformer en gigantesque succès de librairie et ensuite en une formidable affaire à élucider par un critique littéraire s’improvisant Hercule Poirot, version lettres françaises. Et devinez qui porte le chapeau ?

Au moment d’adapter ce roman de David Foenkinos, qui décidément a la cote (Les souvenirs et Lola et ses frères, de Jean-Paul Rouve ; Je vais mieux, de Jean-Pierre Améris, etc.), avec Vanessa Portal, sa conjointe, la mère de son fils de 4 ans, et sa partenaire d’écriture depuis ses débuts, Rémi Bezançon admet avoir commis une faute souvent soulignée à grands traits dans les manuels de scénarisation : ne jamais écrire avec un acteur précis en tête. « Je n’aurais jamais dû le faire, mais je l’ai fait, affirme en riant le réalisateur dont la carrière a pris son envol en 2008 grâce au succès du Premier jour du reste de ta vie. Fabrice Luchini, je ne le connaissais pas, je n’avais aucune certitude qu’il dirait oui. Mais ça l’a touché que l’on puisse écrire pour lui, et ce personnage, c’est assez jubilatoire pour un acteur. » Et si celui dont la photo trônait au-dessus de sa table de travail avait dit non ? « J’aurais été prêt à mettre dans un tiroir neuf mois de travail et à ne pas faire le film, parce que je ne voyais personne d’autre. »

Heureusement pour Bezançon, nul besoin d’aller déposer son scénario à cette fameuse bibliothèque des manuscrits refusés, petit espace charmant au coeur de la Bretagne, là où se cachait Les dernières heures d’une histoire d’amour. Ce livre va rapidement bouleverser la vie de tous les personnages, à commencer par la fille de l’auteur présumé, Joséphine (Camille Cottin), mais surtout Jean-Michel (Luchini), lui qui perd tout au moment de soulever des doutes sur l’authenticité de cette oeuvre et l’érudition de son auteur, particulièrement pour la culture et la littérature russes.

Plusieurs y verront une critique quelque peu acerbe du monde de l’édition parisienne, « un petit milieu très bourgeois, très fermé », selon le réalisateur, qui le tient aussi de Vanessa Portal, ayant bien connu cet univers avant de devenir scénariste. « Ma critique va plus loin que celle de ce milieu. C’est une critique du fond par rapport à la forme, car aujourd’hui, on privilégie davantage la forme, et ce n’est pas seulement vrai en littérature ou au cinéma. »

Cette prise de position ne pouvait que séduire Fabrice Luchini, que Bezançon considère comme « l’acteur français le plus littéraire », soulignant au passage son intelligence, sa lucidité et sa manière unique de comprendre les choses. Mais n’est-il pas aussi reconnu pour sa propension à faire du… Luchini ? Sur un plateau de cinéma ou en entrevue, il peut occuper beaucoup d’espace. « Fabrice en est conscient, souligne le cinéaste, et encore plus aujourd’hui parce que beaucoup de journalistes, et des spectateurs, le lui ont reproché. À une seule reprise pendant le tournage, je lui ai demandé de regarder le retour vidéo pour lui montrer qu’il était plus dans son personnage que dans le personnage : il m’a donné raison. »

Toutefois, avec un acteur de sa stature, certaines précautions semblent nécessaires, surtout devant le caractère imposant de sa filmographie, lui que l’on associe spontanément à Éric Rohmer, mais qui a travaillé avec tant d’autres réalisateurs, et combien d’acteurs. « Je lui ai demandé avec qui il aimerait tourner, et il m’a suggéré Camille Cottin, qui avait un petit rôle dans mon film précédent, Nos futurs. » Ceux qui ont vu la série française Dix pour cent (baptisée Appelez mon agent, au Québec) se souviennent encore de cet épisode délirant où ils formaient un duo comique très réussi. Une chimie reconstituée par Bezançon avec succès, mais aussi un peu plus de retenue, et les beautés nuageuses de la Bretagne à l’arrière-plan.

Le cinéaste et son équipe s’y sont installés pendant un mois, « dans une ambiance de colonie de vacances », tous imprégnés d’une certaine quiétude, car la presqu’île de Crozon n’est certes pas l’endroit le plus peuplé de France. « Rien à voir avec Paris, ses embouteillages et les autorisations de tourner super compliquées à obtenir, surtout depuis les derniers attentats », constate à regret Rémi Bezançon. Mais il apparaît tout de même fort satisfait de sa relecture du roman de David Foenkinos, résolument centrée sur le personnage incarné par Luchini (« Quand on fait un film avec lui, c’est lui que l’on a envie de voir »), ayant été capable de contrôler cet acteur singulier. C’est d’ailleurs le même cinéaste qui nous avait fait croire à un Marc-André Grondin version française dans Le premier jour du reste de ta vie, ce qui avait valu à l’acteur québécois le César du meilleur espoir masculin en 2009.

Et avis à tous les admirateurs de Marguerite Duras ainsi qu’à ses détracteurs… Lors d’une lecture du scénario, Luchini s’est fendu d’une improvisation « à la Duras », performance que Bezançon a rapidement intégrée, à la virgule près. « Qui d’autre que lui pour improviser une telle scène ? » Décidément, on revient toujours à Fabrice Luchini.

Le mystère Henri Pick prendra l’affiche au Québec le vendredi 14 juin.