«Noble Jones»: les amants de la fin du monde

Ed est, en apparence, un sexagénaire sans histoire. Rentier, il partage son temps entre des forums Internet, où il dispense opinions et conseils, et le magasin grande surface de la petite ville en périphérie de laquelle il vit. C’est d’ailleurs en faisant ses courseshebdomadaires qu’il repère Ronnie, une femme dans ses âges qui, elle, travaille dans la boutique de souvenirs locale. Circonspecte mais intriguée, Ronnie accepte l’invitation d’Ed à prendre un café. Et l’affection, puis l’amour, de bourgeonner sur le tard.

Ah, un détail : Ed, un conspirationniste convaincu, se prépare depuis des lustres pour les fins du monde. Il est le « Tomorrow Man » du film de Noble Jones.

Il faut savoir que le personnage d’Ed prit forme dans l’esprit du réalisateur, également scénariste, avant même le début du commencement d’une prémisse d’histoire. « Pour être franc, à la base, je cherchais d’abord à écrire quelque chose qui serait faisable rapidement : c’est un premier film de fiction pour moi, qui ai énormément travaillé en publicité et en vidéoclip. J’étais d’emblée conscient que je devrais selon toute vraisemblance composer avec un tout petit budget… »

Le bon flash

Mais de cette contrainte, que maints cinéastes ne connaissent que trop bien, naquit le bon flash, la bonne idée. En l’occurrence : Ed. « Le phénomène des “preppers” [ces gens prêts à affronter l’Armaggedon avec réserves de denrées non périssables, bunkers ou entraînement à survivre dans la nature] me fascinait depuis un voyage que j’ai effectué dans le Midwest. J’y ai croisé beaucoup de gens comme Ed. »

Des hommes et des femmes ordinaires qui, soudain, se mettent à parler de différentes conspirations… « Il y a des commerces spécialisés, des émissions de télé… »

Lorsqu’on lui demande s’il s’agit là, selon lui, d’un phénomène typiquement américain, Noble Jones marque une pause, pensif.

« Je ne sais pas. Peut-être… J’ai l’impression que ça prend racine dans l’histoire des États-Unis, dans la Révolution américaine et la guerre d’indépendance. Cette idée d’indépendance est fondamentale dans l’esprit de bien du monde. C’est comme un idéal… exacerbé ? Il y a cette méfiance envers le médiatique, le politique… D’ailleurs, je précise que je n’ai pas cherché à intégrer la situation politique actuelle au film, mais il y a sans doute des échos, forcément. »

Visée minimaliste

Une fois matérialisé dans l’esprit de Noble Jones, Ed, le protagoniste, enfanta en quelque sorte son propre récit au gré d’un processus d’écriture que l’auteur qualifie « d’intuitif ».

« J’ai poursuivi dans cette visée minimaliste en privilégiant une approche axée sur les personnages évoluant dans un “univers” restreint, circonscrit… C’est ironique parce qu’au bout du compte, même en limitant la production au secteur de Rochester, dans l’État de New York, les lieux de tournage se sont multipliés. »

De fait, outre la maison d’Ed, il y a ce magasin, ce café, ce restaurant, les différentes scènes extérieures, sans compter la boutique et la maison de Ronnie… Au sujet de cette dernière, si elle est surprise lorsqu’Ed lui fait part de sa conviction que l’Apocalypse est proche, elle n’est pas pour autant sans avoir ses propres petits secrets.

Partenaires dans ce pas de deux du crépuscule de l’existence, John Lithgow et Blythe Danner affichent une belle chimie, lui plus expansif, elle plus réservée. Des amants contraires qui se complètent.

« Je n’ai pas écrit les rôles pour eux spécifiquement, mais John Lithgow est le premier acteur à qui j’ai fait parvenir le scénario. En apprenant qu’il acceptait de faire le film, j’étais sans voix. Et il se trouve que Blythe et lui ont le même agent et qu’elle a aimé le scénario aussi. C’était très facile avec John, mais je dois admettre que j’étais un peu intimidé par Blythe, qui était plus en retrait. C’est lors du montage que j’ai vraiment compris ce qu’elle faisait pendant le tournage, que j’ai pris la pleine mesure de la subtilité de son jeu. Elle est géniale. »

Lorsqu’on demande à Noble Jones s’il a un second film en chantier, le cinéaste répond affirmativement. « Plusieurs trucs, un plus avancé… Je ne veux pas trop en dire, mais ce sera encore axé sur les personnages. Même si, cette fois, je ne détesterais pas avoir les moyens d’élargir leur univers. »

The Tomorrow Man (V.O.)

Dans une petite ville paisible, un retraité paré de longue date pour la fin du monde est le premier surpris lorsqu’il s’éprend d’une femme qu’il soupçonne — à tort — d’être comme lui adepte des théories du complot. Elle n’en cultive pas moins un étonnant jardin secret. À la fois étude de moeurs et histoire d’amour en demi-teintes et en humour discret, The Tomorrow Man donne à voir une autre formidable composition de l’acteur John Lithgow. Habituellement sollicité pour donner relief et panache à des partitions de soutien, il mord à belles dents dans ce rôle principal, un protagoniste qu’il a l’instinct heureux de ne pas traiter en hurluberlu, mais d’aborder avec retenue. La toujours lumineuse Blythe Danner n’est pas en reste, montrant une excentricité larvée que vient expliquer une intéressante révélation au troisième acte. On regrettera une lenteur certaine et, surtout, une trame somme toute mince pour ces beaux amants de la fin du monde (ou pas ?).
 

Drame comique de Noble Jones. Avec John Lithgow et Blythe Danner. États-Unis, 2018, 94 minutes.
★★★
 

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