Joanna Hogg, un film comme une vie

Active à la télévision et au cinéma depuis plus de trente ans, Joanna Hogg a mis du temps avant de pouvoir réaliser un premier long métrage. Présenté sur le circuit festivalier en 2007-2008, Unrelated lui valut éloges et prix. Rebelote avec Archipelago et Exhibition.

Après ces fictions très abouties axées sur le couple et la famille, entre épure classique et expérimentation, voici que la cinéaste britannique signe un film encore plus achevé. Lauréat du Grand Prix dramatique à Sundance, The Souvenir, s’il creuse davantage les sillons thématiques de prédilection de son auteure, s’avère d’abord une lettre d’amour au cinéma.

Il convient en outre de signaler qu’avec The Souvenir, Joanna Hogg fait oeuvre personnelle, ou en partie du moins, puisqu’au départ, la cinéaste s’est inspirée de son propre vécu pour ce récit campé dans le Londres du début des années 1980.

« Mes intentions initiales étaient d’ordre purement autobiographique, confie la cinéaste. J’ai creusé en moi lors de tous les stades d’écriture, mais c’est dans les premiers que j’ai puisé le plus profondément dans mes expériences. Il y avait quelque chose de fascinant dans l’exercice, mais aussi de foncièrement inconfortable, car je contemplais là le reflet de celle que j’étais à 20 ans. »

The Souvenir (V.O.) s’attarde ainsi au destin de Julie, qui vit un double éveil : sentimental et professionnel. Étudiante en cinéma, elle fait la connaissance d’Anthony, jeune cadre érudit et ténébreux dont elle semble être la seule à ne pas déceler les tendances autodestructrices.

« Du moment que j’ai commencé à tourner et que, forcément, d’autres gens — une équipe — ont intégré le projet, le film s’est mis à exister en dehors de moi et de mon histoire. Graduellement, cette distance s’est accrue, si bien que, lorsque j’ai terminé le montage du film, ce qu’il raconte m’était devenu un peu étranger. C’est en parlant du processus, en m’y replongeant comme je le fais avec vous en ce moment, que ça me revient avec un petit vertige intérieur. »

Espace de spontanéité

Tandis qu’à l’université, l’émerveillement de Julie croît vis-à-vis du 7e art, en privé, la nature délétère de sa relation avec Anthony prend des allures de lent désenchantement. C’estHonor Swinton Byrne qui incarne l’alter ego de Joanna Hogg, qui, ici, joue à fond la carte de la mise en abyme.

De fait, au sein d’un film qui déconstruit volontiers les coulisses du cinéma, la cinéaste a confié le rôle de la mère de la protagoniste à la véritable maman de l’actrice, Tilda Swinton. Méconnaissable, comme toujours, cette dernière devient plus présente à mesure que le personnage d’Anthony s’efface.

Ce changement de dynamique est illustré en deux plans identiques. La première version montre Julie au salon et Anthony à la cuisine, le cadrage de la pièce dessinant un cadre à l’intérieur du cadre, ce qui isole les personnages l’un de l’autre. Joanna Hogg répète la composition une seconde fois, mais avec la mère de Julie à la place d’Anthony. Il s’éloignait, elle se rapproche…

« Autant j’ai réfléchi ma réalisation en amont, autant je me suis laissé un espace de spontanéité créative sur le plateau. Je suis contente que vous preniez cet exemple parce que la répétition de ce plan n’était pas prévue. Avec David [Raedeker, le directeur photo], ça nous a soudain frappés avant de filmer Honor et Tilda. Tout à coup, très sobrement, ça devenait possible de sous-entendre qu’un changement relationnel majeur était en cours dans l’existence de Julie, en termes purement visuels. »

Au sujet du visuel d’ailleurs, mais concernant la toile de fond : la reconstitution historique ne sombre jamais dans la caricature. On le sait, les années 1980, très à la mode, sont dorénavant trop souvent représentées au moyen d’un agrégat d’hommages et de clins d’oeil.

« Je voulais très consciemment éviter cette “fétichisation” des années 1980, qui ne correspond pas à ce que c’était, mais à ce qu’on s’imagine que c’était, rétrospectivement. J’ai dit à Stéphane Collonge [le directeur artistique] : ne soyons pas criards. J’ai utilisé des photos de mon propre appartement d’alors, des trucs que j’avais gardés… Comme durant cette période j’étais obsédée par le cinéma des années 1930 et du début des années 1940, ça se reflétait dans ma déco, et il y a des relents de ça dans le film. »

Puissance d’évocation

Ce qui ramène dans la discussion l’idée de mise en abyme. Car il est dans The Souvenir un motif visuel récurrent venant faire directement écho à la notion d’écran de cinéma. En maintes occasions, on peut voir Julie en plan serré observer le dehors, assise à sa fenêtre. Elle a, symboliquement, une vision du monde restreinte.

À la fin, la réalisatrice capte sa protagoniste en plan large, debout devant la porte ouverte d’un studio de cinéma, avec un monde désormais beaucoup plus vaste s’offrant à elle.

Tout le parcours de Julie tient dans cette transition que la seule opposition de deux images parvient à traduire. Une telle simplicité jumelée à une telle puissance d’évocation n’est possible qu’au cinéma. Mais n’est-ce pas là tout le propos du film ?

C’est en méditant cette question qu’on prend la pleine mesure de la maestria de Joanna Hogg.

The Souvenir (V.O.)

Julie aime parler d’art, quoiqu’elle n’en ait pour l’heure guère pratiqué aucun. Idem pour l’amour, où elle est un peu néophyte. De telle sorte que, dès qu’elle se met à échanger avec Anthony dans une fête, le mélange de culture et d’assurance tranquille de ce dernier séduit l’étudiante en cinéma.

De son côté, lui semble attiré par l’absolue sincérité de Julie, qui ne remarque pas, contrairement à son entourage qui n’ose souffler mot, l’évidente toxicomanie de son amoureux. En partie autobiographique, The Souvenir évolue à un rythme non pas lent, mais mesuré, en adéquation parfaite avec le cheminement psychologique d’une héroïne dont l’innocence est mise à mal pour la première fois.

Cela, alors même que, sur le front des études, son intérêt pour le cinéma se meut en passion. Des vents contraires qui engendrent une tempête intérieure qui serait invisible à l’oeil n’eût été le talent de Joanna Hogg pour en capter les moindres frémissements extérieurs. Ce qui frappe dans la mise en scène de la cinéaste, c’est que s’y côtoient, en harmonie, une infinie délicatesse et une absolue précision. Dans le rôle difficile de cette jeune femme qui observe et parle peu, Honor Swinton Byrne joue d’intériorité.

Éprouvée par son éducation sentimentale, mais sauvée par son apprentissage cinématographique, sa Julie attendrit, puis émeut. En Beau Brummell qui se consume, Tom Burke est brillant, à l’instar de Tilda Swinton. Jouant ici la mère de sa propre fille à la ville, cette dernière suggère d’abord un aveuglement de la part de son personnage, pour mieux révéler ensuite une conscience aiguë, et d’autant plus bouleversante, de ce que vit Julie. Un superbe portrait doublé d’une fine étude du pouvoir transformationnel, transcendant, du cinéma.

 

Drame de Joanna Hogg. Avec Honor Swinton Byrne, Tom Burke, Tilda Swinton. Grande-Bretagne, 2018, 119 minutes.
★★★★ 1/2