«La femme de mon frère»: sublime Anne-Élisabeth Bossé

Sophia, la trentaine, vient d’obtenir son doctorat en philosophie. Comme elle s’avoue incapable d’envisager autre chose qu’une carrière universitaire et que dans son domaine, dixit elle-même, les profs enseignent jusqu’à 103 ans, la voilà confrontée à une absence complète de débouché. Au moins peut-elle compter sur son frère Karim, psychologue pragmatique et employé, qui l’héberge et avec qui elle partage une complicité à toute épreuve. Vraiment ? S’immisce entre eux Éloïse, ou la perfection incarnée, ou enfin l’idée que s’en fait Sophia, non sans animosité. Horreur : Karim est pâmé.

La femme de mon frère a valu il y a peu à sa scénariste et réalisatrice Monia Chokri un prix Coup de coeur de la part du jury de la section Un certain regard, à Cannes. On comprend pourquoi. En effet, cette comédie dramatique expertement écrite et mise en scène est à ranger dans la catégorie des films irrésistibles. Et originaux, ce qui ne gâte rien. Car c’est là un portrait de femme à maints égards atypique que brosse l’auteure.

Une bonne partie de la réussite du film tient à l’interprétation vive, nuancée, et à terme complètement désarmante, d’Anne-Élisabeth Bossé, qui incarne Sophia. C’est un euphémisme que de dire qu’elle a tenu ses promesses d’actrice. Pour mémoire, et on pardonnera l’inélégance de l’autocitation, on écrivait à son sujet au printemps 2010, après avoir scruté le générique du film de Xavier Dolan Les amours imaginaires : « On espère revoir rapidement Anne-Élisabeth Bossé, une révélation en admiratrice névropathe dont les interventions livrées avec un aplomb désenchanté suscitent systématiquement l’hilarité. »

Qualité non seulement qu’elle n’a pas perdue depuis, mais qu’elle a affinée, en plus de développer son registre, le dramatique venant nourrir le comique, et vice versa (la regrettée Anémone, à qui la vedette québécoise fait parfois songer, possédait ce brio-là). Dans La femme de mon frère, elle crée une héroïne qui, sous couvert de désinvolture et de bel esprit, cache un abîme d’angoisse.

Les répliques à hurler de rire fusent, mais la seconde d’après, en un regard vulnérable ou un silence douloureux, Anne-Élisabeth Bossé laisse entrevoir l’ampleur du désarroi de Sophia. Et voilà qu’on est ému alors qu’on a encore mal aux côtes de s’être esclaffé.

Numéros d’acteurs

Ces petits miracles de rupture de ton, la comédienne ne les accomplit pas seule, évidemment : il y a la qualité du scénario et celle de la distribution. Découvert dans le remarquable À l’origine d’un cri, de Robin Aubert, Patrick Hivon vit en 2019 un triomphe bien mérité avec l’excellent mais pas assez vu Nous sommes gold, d’Éric Morin, la splendide pièce La nuitoù Laurier Gaudreault s’est réveillé, de Michel Marc Bouchard, et maintenant ce film-ci. Après ces rôles tourmentés, il fait merveille dans le contre-emploi plus léger, mais pas dénué de substance pour autant, du frère aimant et compréhensif.

La douée Evelyne Brochu a quant à elle hérité de la difficile partition de la « belle-soeur ». Agréable surprise : le personnage n’est pas l’archétype sibyllin attendu, au contraire, de telle sorte que l’actrice, fidèle à son habitude, a tout loisir de moduler une interprétation de finesse et de précision.

Mention à Magalie Lépine-Blondeau, impayable en meilleure amie de Sophia (et ex de Karim, tiens donc), ainsi qu’à Mani Soleymanlou, attendrissant en soupirant maladroit — et patient. En fait, chaque rôle, secondaire comme tertiaire, donne lieu à un numéro d’acteur souvent mémorable.

Pour revenir à la maîtrise affichée par Monia Chokri, La femme de mon frère est certes son premier long métrage, mais il ne s’agit pas de sa première réalisation : son court métrage Quelqu’un d’extraordinaire fit forte impression en 2013. Ce récit « dramatico-désopilant », un ton particulier qu’on retrouve dans La femme de mon frère, tournait autour d’une jeune femme en proie à une anxiété paralysante : un mal qui afflige maintenant Sophia. La cinéaste néophyte y réunissait déjà les Anne-Élisabeth Bossé, Evelyne Brochu et Magalie Lépine-Blondeau. Rebelote avec ce long, d’où, sans doute, l’assurance qui émane de la proposition.

Instants de grâce

S’il est un bémol à apporter, il concerne le rythme, qui aurait gagné à être resserré. Une propension à faire durer certaines scènes diminue l’impact de celles-ci (en drôlerie davantage qu’en émotion), voire attire involontairement l’attention sur la composition d’un plan. Ce qui se solde par une sortie de récit momentanée pour le spectateur.

Sur ce point toutefois, il convient de signaler l’apport fabuleux de la directrice photo Josée Deshaies (de l’aventure du court). La facture est extrêmement soignée sans être poseuse. Chokri et Deshaies ménagent d’ailleurs d’authentiques instants de grâce visuelle.

On pense à ce plan large dénué de parole, vu du haut d’un immeuble, au sortir d’un rendez-vous médical : on aperçoit Sophia et Karim en contrebas, marchant sur le trottoir ; elle qui s’arrête, désemparée, lui qui l’étreint, qui sait… Ou encore à cet autre plan, muet également, lorsque Sophia se réveille en pleine nuit, paniquée, le souffle court : sur son visage, l’éclairage d’un lampadaire et l’ombre de petites branches d’arbres dessinent des fissures. Sans oublier cette séquence dans un salon funéraire : de l’intérieur, on observe Sophia qui, au-dehors, s’éloigne dans le cimetière tandis que se reflètent sur la vitre des figures floues, fantomatiques…

Du très beau, du très drôle, et du très bon. Un coup de coeur ici aussi, écrivait-on.

La femme de mon frère

★★★★

Comédie dramatique de Monia Chokri. Avec Anne-Élisabeth Bossé, Patrick Hivon, Evelyne Brochu, Magalie Lépine-Blondeau, Mani Soleymanlou. Québec, 2019, 117 minutes.