«All Is True»: deuil dans un jardin anglais

Évident pour les uns, inévitable pour les autres : Kenneth Branagh se devait d’interpréter le célèbre William Shakespeare. L’acteur et réalisateur a passé pratiquement toute sa carrière à célébrer son oeuvre, parfois avec brio (As You Like It, Much Ado About Nothing), parfois moins (Hamlet). Et comme des zones d’ombre persistent sur la vie de l’homme — on disserte encore sur la véritable identité de l’auteur de cette constellation de chefs-d’oeuvre —, ce flou laisse place à diverses interprétations, et à quelques fantaisies.

Comment se sont déroulées les dernières années de Shakespeare loin du tumulte de Londres, à Stratford-upon-Avon ? Les historiens en ont découvert quelques bribes, et le scénariste Ben Elton en a imaginé d’autres dans All Is True, permettant ainsi à Branagh de revisiter l’univers de son idole, de l’incarner au soir de sa vie avec l’élégance qu’on lui connaît. Il s’agit là d’une oeuvre crépusculaire, marquée par les deuils et les regrets, où les artifices du théâtre cèdent le pas aux brutalités d’une existence austère. Et alors que le puritanisme installe sa puissance dans les campagnes anglaises au début du XVIIe siècle, le dramaturge et directeur de théâtre à la retraite forcée (son célèbre Globe fut ravagé par les flammes en 1613) découvre avec effroi que le dimanche, il demeure impératif d’être vu à l’église…

L’ordre est donné par son épouse, Anne Hathaway (Judi Dench, imposante sans effet de toge), unie à un homme avec qui elle partage peu de choses, si ce n’est trois enfants, deux filles malheureuses, Susanna (Flora Easton) et Judith (Freya Durkan), ainsi que son frère jumeau, Hamnet, mort à l’âge de 11 ans. Shakespeare, on s’en doutait, ne les a pas vus grandir, affairé à construire son oeuvre dans la capitale. Ce qui ne l’empêche pas, redevenu simple provincial, d’être accablé de tristesse face au fils absent depuis longtemps déjà, élaborant un jardin pour faire fleurir en lui la paix. Ou éloigner les fantômes encombrants de son lourd passé.

Ce projet élaboré par un homme qui sent la mort venir l’amène aussi à reconsidérer ses rapports avec ces trois femmes dont il ne sait à peu près rien, découvrant aussi des drames qu’on lui avait cachés, ainsi que des reproches qu’on avait préféré taire jusque-là. Ils seront d’ailleurs ravivés lors de la visite impromptue de Henry Wriothesley, 3e comte de Southampton (Ian McKellen dans une apparition éclair impériale), à qui Shakespeare a dédié des sonnets que plusieurs ont assimilés à une déclaration d’amour. Ce qui n’a pas échappé à son épouse, déjà rongée par la honte des scandales entourant ses deux filles, Susanna mariée à un homme austère qui l’accuse d’infidélité, et Judith, acariâtre, affligée du complexe de la survivante, et condamnée à un éternel célibat.

Tous ces enjeux s’enchaînent de manière mécanique, à un rythme contemplatif, le tout baignant dans une lumière inspirée des grands maîtres hollandais de la peinture. Ces qualités esthétiques témoignent du soin qu’apporte Branagh à ce portrait d’un génie vu ici comme un homme pareil aux autres, mais auréolé d’un respect digne d’une cérémonie funèbre.

Dans All Is True, tout n’est pas d’une authenticité historique irréprochable, mais ce ne sont pas tant ces libertés qui posent problème que le caractère solennel, pour ne pas dire académique, de cette célébration sans bruit ni fureur. Un supplément d’âme aurait suffi.

All Is True

★★★

Drame biographique de Kenneth Branagh. Avec Kenneth Branagh, Judi Dench, Ian McKellen, Freya Durkan. Grande-Bretagne, 2018, 101 minutes.