Jean-Claude Labrecque, le cinéaste de la mémoire du Québec, s’éteint à 80 ans

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le cinéaste Jean-Claude Labrecque aura documenté le Québec des années 1960 à aujourd’hui.

Rarement la devise « Je me souviens » aura trouvé adepte plus fervent que Jean-Claude Labrecque. Ce pionnier du cinéma direct offrit au Québec, en plus d’un demi-siècle de carrière, la plus importante banque d’images de sa Révolution tranquille. Témoin et archiviste, ce maître de la caméra s’est éteint dans la nuit du 31 mai entouré de ses trois fils, au Centre hospitalier de l’Université de Montréal.

La silhouette ronde et la chaleur du grand mémorialiste nous hanteront longtemps, comme l’acuité de son regard posé sur sa société en marche. Il aura forgé notre histoire, tant artistique que sportive et politique, issu de l’époque où les caméras devenues légères, portées à l’épaule, allaient donner le feu vert aux grandes explorations humaines et stylistiques.

Sa santé chancelait depuis plusieurs années avec l’usure du cœur et du corps, d’autant plus affecté par l’hospitalisation ces derniers mois de sa compagne, l’ancienne critique de cinéma du Devoir Francine Laurendeau, mais l’esprit alerte et la mémoire vive, vrai puits d’anecdotes et jamais avare de témoignages. « Dans chaque film que j’ai fait, j’ai toujours essayé, souvent sans m’en rendre compte, de maîtriser la technique, mais surtout d’être à hauteur d’homme », expliquait-il.

Pour en savoir plus

Voyez le documentaire Labrecque, une caméra pour la mémoire de Michel La Veaux, disponible sur le site de l'ONF.

C’est sous ce titre, À hauteur d’homme, en 2003, que le cinéaste remporta le Jutra du meilleur documentaire pour avoir si bien suivi de l’intérieur la campagne de Bernard Landry. Jean-Claude Labrecque aura été comblé d’honneurs mérités, lauréat au Québec du prix Albert-Tessier pour l’ensemble de son œuvre en 1992, l’année suivante adoubé chevalier de l’Ordre des arts et de lettres par la France, primé de l’Ordre national du Québec en 2009, puis de l’Ordre du Canada en 2010. La soirée des Jutra lui avait décerné son laurier hommage en 2012.

Monteur, scénariste, producteur, cinéaste et caméraman de haut vol, il aura tâté de tous les métiers du cinéma. Ce lauréat du prix Albert-Tessier en 1992 et du prix hommage aux Jutra 2008 a tenu la caméra à Cinecitta pour un film sur Antonioni, assisté au tournage de Juliette des esprits de Fellini, attrapant au passage des fragments de l’histoire du septième art. Ainsi s’est forgée également sa légende.

On lève notre chapeau au documentariste des moments phares du Québec, de la visite du général de Gaulle en 1967 (captant son célèbre cri : « Vive le Québec libre ! ») à La Nuit de la poésie (1970), cette immense fête de la parole dont il a filmé aussi des suites, en passant par la coréalisation des Jeux de la XXIe olympiade.

En fiction comme au documentaire, il aura exploré les ambiguïtés de l’affaire Coffin, grande saga judiciaire du Québec des années 1950, la poésie fragile de Marie Uguay, évanouie dans la fleur de l’âge, le destin dramatique du compositeur et pianiste André Mathieu, le culte entourant le frère André, les années parisiennes de Claude Léveillée auprès d’Édith Piaf à travers l’exceptionnel 67 bis, boulevard Lannes (1990). Grâce à lui, l’écran sut préserver l’aventure théâtrale des Compagnons de Saint-Laurent, la grâce lyrique de Félix Leclerc, l’énergie créatrice du poète exploréen Claude Gauvreau.

C’est aussi comme brillant directeur photo de films emblématiques que Jean-Claude Labrecque s’inscrit dans les mémoires. Derrière la caméra du Chat dans le sac de Gilles Groulx, de La vie heureuse de Leopold Z de Gilles Carle, d’À tout prendre de Claude Jutra, de The Ernie Game de Don Owen (où Leonard Cohen entonne The Stranger Song), de La neuvaine de Bernard Émond et de tant d’autres œuvres marquantes, son œil a nourri notre imaginaire pour la suite du monde.

« Si je n’avais pas été cinéaste, j’aurais été archiviste, aimait-il répéter. Parce que je viens de Québec, où l’histoire était sous nos pas. »

Né à Québec

Né dans la capitale en 1938, orphelin bientôt endeuillé de ses parents adoptifs, Jean-Claude Labrecque avait gagné tôt sa vie comme photographe entre mariages et enterrements dans son quartier de Limoilou.

C’est le réalisateur Paul Vézina qui lui enseigna le métier. Pour l’Office national du film, il arpenta ensuite le Québec et le Yukon, à titre d’aide-caméraman. Bientôt directeur photo, Jean-Claude Labrecque possédait le don rare (comme Michel Brault) de sentir la présence musicale de l’image, son rythme, son éclairage. Il serait demeuré à Québec, sa ville adorée, mais la métropole attirait les travailleurs du « kodak », selon ses mots, avec la force d’un aimant.

En 1965, son premier film, le court métrage 60 cycles, sur le tour cycliste du Saint-Laurent, lui avait valu avec raison, pour ses prouesses techniques, une quinzaine de prix.

Le cinéma social fut sa tasse de thé. Déjà, sa première fiction, Les smattes,en 1972, avec les frères Pilon, était campée dans un petit village gaspésien au bord du gouffre.

Jean-Claude Labrecque a réalisé des fictions plus intimes, autobiographiques, en miroirs d’époque — toujours teintées d’esprit documentaire —, comme son grand film Les vautours, en 1975 (premier rôle de Gilbert Sicotte, ici aux côtés de Monique Mercure), sur la solitude d’un adolescent victime des rapacités d’héritage de ses tantes ; largement inspiré de son passé. En 1984, Les années de rêve reprenait les mêmes personnages, montrant le désenchantement et les joies d’une génération qui a rêvé haut sans prévoir les cahots de la route.

Le cinéaste aurait bien créé un triptyque en adjoignant à ces deux films un prequel, comme on dit : Le fou du prince devait remonter l’enfance du héros alter ego dans son pensionnat aux côtés du jeune prince Sixte de Bourbon-Parme, réfugié à Québec avec ses parents durant les années de guerre, mais il n’avait pas réussi à le financer, trop associé aux images du réel pour rebondir facilement en fiction.

Son fils Jérôme, également photographe, lui avait consacré un documentaire en 2001 : Jean-Claude Labrecque, cinéaste contemporain. Huit ans plus tard, avec sa compagne, la journaliste Francine Laurendeau, il avait publié chez Art global Souvenirs d’un cinéaste libre, où il remontait son parcours.

Son dernier documentaire, Sur les traces de Maria Chapdelaine,en 2015, remontait le cours de l’adaptation du roman de Louis Hémon par le Français Julien Duvivier en 1934 à Péribonka (avec Jean Gabin et Madeleine Renaud). On le retrouvait à l’affiche du documentaire Le vieil âge et l’espérance de Fernand Dansereau, en avril dernier.

À coups d’archives retrouvées et d’interviews, sa vocation de mémorialiste aura trouvé sans relâche de nouvelles pépites à tirer d’un passé qui menaçait de s’évanouir. Grand chercheur d’or tout au long de sa route, on lui doit nos plus précieux trésors sauvegardés. On s’ennuie déjà de sa personnalité vibrante aussi.

Des hommages

Les hommages ont afflué vendredi de la part de personnalités des milieux artistique et politique québécois à la suite du décès du cinéaste Jean-Claude Labrecque. Le pionnier du cinéma au Québec s’est éteint à 80 ans, dans la nuit de jeudi à vendredi.

Sur Twitter, le premier ministre du Québec, François Legault, s’est dit « très attristé » par la nouvelle. « Un grand cinéaste québécois qui a su, à travers ses œuvres, nous faire vivre l’histoire du Québec », a-t-il écrit. « Nos pensées accompagnent ses proches », a quant à elle écrit sur Twitter la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy.

Au Parti québécois, le chef parlementaire de la formation politique, Pascal Bérubé, a écrit sur la plateforme qu’il a « eu le privilège de côtoyer ce maître de l’image lors du tournage du documentaire À hauteur d’homme en 2003 ». Il a également prédit que « son œuvre imposante lui survivra ». La députée de Gaspé, Méganne Perry Mélançon, a qualifié « d’exceptionnelle » la carrière de M. Labrecque, tout en offrant ses condoléances à ses proches. La députée libérale Isabelle Melançon a également offert ses condoléances à la famille et aux amis du disparu. Sur la scène municipale, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a écrit que le cinéaste laissait derrière lui « une œuvre qui témoigne comme nulle autre de la transformation culturelle, sociale et politique du Québec ».

Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau a dit de M. Labrecque que, « par sa lentille, il portait un regard unique et singulier sur nous, sur notre histoire et sur les grands événements qui ont fait qui nous sommes ».

L’Office national du film du Canada (ONF) a déclaré dans un communiqué être « en deuil » à la suite du décès du cinéaste. « Plus qu’un cinéaste émérite, Jean-Claude Labrecque était un ami et un membre de la famille ONF », a souligné le président de l’Office, Claude Joli-Coeur, en saluant celui qu’il a qualifié d’« homme d’exception ».

L’acteur Vincent Graton a remercié M. Labrecque sur Twitter. « Les œuvres d’hommes et de femmes passent dans nos vies et nous devenons ce que nous sommes à travers elles », a-t-il écrit.
Leïla Jolin-Dahel Le Devoir
7 commentaires
  • Jean-Pierre Cloutier - Abonné 31 mai 2019 14 h 17

    Zakhor !
    Merci M. Labrecque

  • Yannick Legault - Abonné 31 mai 2019 14 h 36

    Un grand homme

    Je ne t'ai que peu connu, mais j'ai beaucoup vu tes images et tes films. Oui, tu avais ce côté archiviste, conscient du temps qui passe, des moments qui doivent y être gravés. Grâce à tes yeux, tes caméras, tes histoires et tes montages, je peux me reconnaître en tant que Québécois. Merci Jean-Claude.
    P.S. Je pense depuis longtemps faire un spectacle théâtral sur le Québec à l'aide de tes documents, du genre du groupe théâtral berlinois Rimini Protokoll, un théâtre-documentaire supporté par tes images diffusées sur multiples écrans avec des Québécois de toutes issues qui ont vécu le rêve du Québec - ce vocable nouveau qui a remplacé Canadien français mais qui ne signifie plus la même chose un demi-siècle plus tard. Qu'est le Québec devenu, quel est son avenir, à hauteur d'hommes et de femmes qui l'ont fait ? Merci encore pour ton leg inestimable.
    Yannick Legault, Trois-Rivières

  • Lucia Ferretti - Inscrite 31 mai 2019 16 h 36

    Un patriote

    Jean-Claude Labrecque était un patriote toujours à l’affût des gestes et des discours de libération du peuple québécois. Grâce à Monique Simard (ONF), il m’a fait l’honneur de me réserver un épisode dans son documentaire consacré au Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), réalisé en 2002.
    En ce triste moment de sa mort, j’aimerais souligner combien j’ai apprécié l’acuité de son sens national. Notre nation, il en savait l’existence fragile mais nécessaire pour la suite du monde, dans la liberté.
    Andrée Ferretti

    • Marie Nobert - Abonnée 31 mai 2019 23 h 09

      «Je suis de race forte et de source féconde». (Pamphile Lemay, LeMay, Le May. - au choix de l'auteur). «Je» me souviens. Salutatons amicales à Lucia (Cuba 1979 - Mégano). Bref.

      JHS Baril

  • René Hardy - Inscrit 31 mai 2019 18 h 08

    Je me souviendrai!

    Je m’engage à découvrir et à redécouvrir l’Oeuvre de monsieur Labrecque! J’y retrouverai mon histoire, l’Histoire de mon Pays!

  • Chantale Desjardins - Abonnée 1 juin 2019 08 h 50

    Jean-Claude Labrecque mérite les éloges

    Pourtant un réalisateur est décédé dernièrement mais aucune mention sur son décès. Il s'agit de JEAN-MARIE ST-JACQUES. Il a inauguré la télé à ses débuts en 1954 à Montréal. Il est encore temps de souligner son travail sous le signe de la compétence.

    Chantale Desjardins