«M»: ne plus vivre la nuit

«M» est un documentaire coup-de-poing chargé de confidences, ressemblant parfois à du cinéma de guérilla: souvent tourné la nuit, dans une sorte d’urgence, alors que les cadrages y sont rarement stables, et la luminosité bien relative.
Photo: Maison 4:3 «M» est un documentaire coup-de-poing chargé de confidences, ressemblant parfois à du cinéma de guérilla: souvent tourné la nuit, dans une sorte d’urgence, alors que les cadrages y sont rarement stables, et la luminosité bien relative.

On a beau vouloir s’arracher d’une communauté tissée (trop) serrée, s’en éloigner en faisant la promesse solennelle de ne plus jamais y remettre les pieds, c’est souvent plus fort que soi à mesure que le temps passe : une certaine nostalgie s’installe. Ou alors un profond désir de vengeance.

Ces deux sentiments s’entremêlent chez Menahem Lang, un acteur et chanteur trentenaire qui n’a rien d’un juif ultra-orthodoxe du quartier Bnei Brak à la périphérie de Tel-Aviv en Israël. Il en faisait pourtant partie, jusqu’à temps que ses souffrances morales prennent le pas sur son obéissance à un milieu sans policiers, où tout se règle devant le rabbin. Pour Menahem, cela constituait l’un de ses nombreux problèmes…

Dans une posture sans pudeur ni censure, il se confie directement à la caméra de Yolande Zauberman dans M, un documentaire coup-de-poing chargé de confidences, ressemblant parfois à du cinéma de guérilla : souvent tourné la nuit, dans une sorte d’urgence, alors que les cadrages y sont rarement stables, et la luminosité bien relative. Ce qui convient parfaitement à plusieurs des protagonistes qui entourent Menahem, ayant bien des choses honteuses, délicates, parfois même répugnantes à murmurer en cachette.

Ce personnage exubérant, excessif, visiblement heureux de déballer son histoire évoque dans le menu détail les sévices dont il a été victime par des hommes qui ne s’intéressaient pas seulement à sa voix d’or alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Plusieurs années après sa fuite et un long processus de guérison, celui qui a confronté un de ses agresseurs avec une caméra cachée pour ensuite diffuser la confession à la télévision israélienne revient sur les lieux du crime. En compagnie de Yolande Zauberman, elle dont la maîtrise du yiddish est plus qu’acceptable (son héros le parle à la perfection), il n’hésite pas à confronter directement un de ses agresseurs reclus chez lui, cherchant aussi à renouer avec ses parents qu’il juge avec autant de sévérité.

Ses pérégrinations nocturnes parmi les hommes en noir — faut-il vraiment préciser que les femmes ne sont ici que des figures lointaines et anonymes ? — l’amènent à renouer avec des voisins d’autrefois et plusieurs membres de sa famille, et surtout des inconnus rencontrés dans des endroits incongrus, ou un peu glauques. Inspirés par la colère et le sans-gêne de ce paria de Bnei Brak, ils déballent à leur tour de tristes récits d’agressions — avec des rabbins, mais aussi des frères à peine plus vieux qu’eux au moment des faits…

On croit d’abord que Menahem Lang est surtout le « Maudit » bien commode d’une communauté tristement célèbre pour son repli sur soi, refusant d’être assimilée à d’autres confessions religieuses minées par les mêmes délits sexuels. Leur religiosité ostentatoire ressemble à un paravent, mais grâce à la présence de cet écorché vif à la langue bien pendue, et cette cinéaste capable de se fondre à cette foule un peu machiste, les vannes semblent s’ouvrir… pour ne plus se refermer. Comme si tout à coup, cette enclave que l’on croyait imperméable à la modernité constatait à quel point ses frontières sont poreuses. Et le vacarme de la douleur de tous leurs enfants blessés pour la vie, assourdissant.

M

★★★ 1/2

Documentaire de Yolande Zauberman. France, 2018, 106 minutes. En hébreu et en yiddish avec sous-titres français.