Dans la frénésie de «La femme de mon frère»

La cinéaste Monia Chokri et son actrice principale, Anne-Élisabeth Bossé, ont donné une multitude d’entrevues à Cannes, récolté leur poids de critiques tantôt élogieuses, tantôt négatives, sur la Croisette; les montagnes russes cannoises, elles les ont vécues.
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse La cinéaste Monia Chokri et son actrice principale, Anne-Élisabeth Bossé, ont donné une multitude d’entrevues à Cannes, récolté leur poids de critiques tantôt élogieuses, tantôt négatives, sur la Croisette; les montagnes russes cannoises, elles les ont vécues.

Quand Le Devoir a rencontré Monia Chokri sur la plage du Majestic à Cannes, elle n’avait pas encore remporté son prix Coup de coeur dans la section Un certain regard. Deux jours après que le film québécois en eut assuré l’ouverture, elle et son actrice principale, Anne-Élisabeth Bossé, avaient donné une multitude d’entrevues, récolté leur poids de critiques tantôt élogieuses, tantôt négatives, au milieu des bons mots de plusieurs journalistes français enentretiens sur la Croisette ; les montagnes russes cannoises, elles les vivaient dans leur pure frénésie.

« La femme de mon frère polarise, précisait la cinéaste. C’est un peu comme pour Xavier Dolan. Les films qui sont forts, certains adorent. Pour d’autres, c’est le rejet total… »

Anne-Élisabeth Bossé considère, sans doute avec raison, que les positions féministes du film dérangent quelques personnes. « Son personnage n’est jamais dans la séduction, ajoute Monia Chokri. Certains trouvent audacieux de montrer une femme normale au cinéma… »

Rappelons que La femme de mon frère, qui sera en salles au Québec le 7 juin, suit le parcours dans un Montréal multiethnique d’une diplômée universitaire fauchée et caustique (Bossé, dans son plus grand rôle), qui vit une relation fusionnelle avec son frère (Patrick Hivon) et voit d’un mauvais oeil l’arrivée d’une nouvelle flamme dans sa vie (Évelyne Brochu). Pour cette comédie déjantée, colorée, très dialoguée, romantique par endroits, la cinéaste a varié ses registres.

En tant qu’actrices, Monia Chokri et Anne-Élisabeth Bossé avaient partagé l’affiche des Amours imaginaires, de Xavier Dolan, sans s’y donner la réplique. Dans Laurence Anyways, du même cinéaste, elles incarnaient deux amoureuses.

Monia Chrokri dit n’avoir pourtant pas pensé à elle en écrivant le scénario de La femme de mon frère : « Mais son nom s’est imposé rapidement. À partir de ce moment, je n’ai plus jamais douté de mon choix. »

Après son court métrage Quelqu’un d’extraordinaire, primé aux Iris québécois en 2013, la cinéaste-actrice, qui a beaucoup joué en France, n’aura pas écrit ce scénario dans la fièvre : quatre ans à peaufiner des répliques, entre deux sauts ici et là. « Je n’écrivais pas de manière continue, évoque la cinéaste. C’est un exercice qui demande beaucoup de patience. »

Au départ du projet, elle avait pensé en confier la réalisation à un autre réalisateur, mais son court métrage a bien marché, l’encourageant à s’offrir la direction de La femme de mon frère.

Neuf ans plus tôt, alors qu’elle accompagnait son ami Xavier Dolan à Cannes pour Les amours imaginaires, jamais elle n’avait rêvé devenir un jour cinéaste. Niels Schneider, très lancé en France (vu entre autres dans Sibyl de Justine Triet, en compétition à Cannes), était alors à leurs côtés, car il y jouait un Adonis, objet des fantasmes de deux amis. Monia Chokri lui a offert un rôle dans son premier long métrage : celui d’un bel hédoniste qui adore faire la fête. La boucle est bouclée.

Un film libre

La femme de mon frère évoque d’ailleurs, par son esprit et son style, Les amours imaginaires. « Je pense que Xavier et moi, on est des frères d’art, affirme la cinéaste. On était en vraie fusion sur ce film. Je lui proposais de la musique. J’étais présente à la salle de montage. La moitié du temps, sur Les amours..., j’avais des choses en me cachant artistiquement. » Elle se sent proche du côté pop et satirique de ce film de Dolan, de son code de couleurs. « Mais c’est comme si on n’avait plus le droit d’être en concordance au cinéma. En France, la Nouvelle Vague articulait des choses communes, sans qu’on le leur reproche. J’ai juste voulu faire un film libre. On ne rationalise pas tout au cinéma… Une proposition cinématographique, c’est de l’intuition. »

Monia Chrokri précise ne pas faire du cinéma féministe, mais être féministe : « Je n’ai pas mis mes idées politiques dans le film. Le dernier repère du cinéma, c’est l’art. Après ça, mes obsessions, mes angoisses, mes désirs, mon féminisme suintent dans mon écriture. » Elle se sent chanceuse d’avoir travaillé avec Anne-ÉlisabethBossé, Évelyne Brochu et Micheline Bernard. « On avait envie de défendre les mêmes choses. »

Les parents de la fratrie sont joués avec un pep d’enfer par Micheline Bernard (également à la distribution de Matthias et Maxime, de Xavier Dolan) et Sasson Gabai. Cet acteur israélien, admiré dans La visite de la fanfare, d’Eran Kolirin, ne parlait pas français dans la vraie vie, mais rien n’y paraît ici. La cinéaste dit avoir eu envie de mettre en scène des parents modernes, avec leur liberté conquise au cours des années 1970. « Ce sont des personnes qui avaient des idéaux et un esprit plus libéré que ceux de leurs enfants. La mère est belle et libre, le père moyen-oriental, un artiste athée qui parle de sexe et de politique. Reste que c’est un intello. Woody Allen parlait de Dostoïevski et de Bergman sans que ça fasse chier. Ça me permettait de présenter des images humaines et hors clichés. Ça force le comique aussi. »

Le personnage d’Anne-Élisabeth Bossé s’est fait comparer à Bridget Jones. « Mais elle est intello, rappelle l’actrice. Mon défi était de la rendreattachante. Elle est cynique, elle a l’ego froissé. Elle fait plein d’erreurs… »

Monia Chokri planche sur son prochain scénario qu’elle qualifie de « dramédie ». « Ça va rester un film volubile et Montréal demeurera une ville éclatée », promet-elle.

La femme de mon frère prend l’affiche le 7 juin.

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