«Peterloo»: les coulisses d’un massacre

Recourant aux mécanismes du film choral, le cinéaste Mike Leigh propose ici une fresque couvrant l’entièreté du spectre social concerné par les événements de 1819.
Photo: Métropole Films Recourant aux mécanismes du film choral, le cinéaste Mike Leigh propose ici une fresque couvrant l’entièreté du spectre social concerné par les événements de 1819.

Angleterre, 1819. Les pauvres s’appauvrissent, les riches s’enrichissent. Victorieuse à la bataille de Waterloo quatre ans plus tôt, une noblesse ivre de son succès a fait adopter par les Tories royalistes des mesures l’avantageant encore davantage. La plus infâme de celles-ci, la loi sur les céréales, intensifie la misère tant à la ville que dans les champs. Des voix s’élèvent alors pour une meilleure représentation du peuple au Parlement. Effrayées par l’exemple récent de la Révolution française, les autorités suspendent l’habeas corpus, se donnant ainsi la permission d’emprisonner sans jugement. Tout est en place pour une « tempête parfaite ». Laquelle survient à Manchester, place St Peter’s Fields, le 16 août.

Ce jour-là, la cavalerie chargea un rassemblement pacifique de 60 000 à 80 000 personnes, en tuant 15 et en blessant des centaines. Dans Peterloo, Mike Leigh revient sur le contexte sociopolitique particulier duquel résulta ce qui fut par la suite appelé le massacre de Peterloo. Relativement méconnu, ce drame bicentenaire voit l’auteur revisiter le XIXe siècle qui lui a si bien réussi dans les superbes Topsy-Turvy, sur les créateurs d’opérettes Gilbert et Sullivan, et Mr Turner, biographie du peintre J.M.W. Turner.

Recourant aux mécanismes du film choral, Leigh propose ici une fresque couvrant l’entièreté du spectre social concerné par les événements de 1819. On part au bas de l’échelle avec Joseph, jeune vétéran traumatisé par la guerre qui regagne au début le giron d’une famille nombreuse vivant dans l’indigence : la mère, Nellie, le père, Joshua, la fille, Mary, le frère Robert, tous travaillant à l’usine… Ces femmes, sur place, qui tentent de solidariser leurs consoeurs…

On poursuit avec les apprentis dissidents qui parlent à voix basse à la taverne et les leaders de la contestation qui les appuieront… Puis les notables — juges, médecins, curés —, qui voient d’un mauvais oeil tout changement à l’ordre établi… Sans oublier les pseudo-agents doubles qui espèrent compensation de ces derniers en échange de la trahison des leurs… Et le secrétaire d’État qui veut tuer dans l’oeuf tout dessein de rébellion… Jusqu’au prince régent déconnecté de tout, hormis des frivolités de la cour.

Tableau vivant

Chaque faction est non seulement représentée, mais évolue au sein d’une reconstitution méticuleuse. Cette attention au moindre détail est manifeste dans les décors, les costumes, l’apparence des personnages…

À l’évidence, Leigh s’intéresse à certains d’entre eux plus qu’à d’autres, nommément la famille de Joseph, mais les rares apparitions du prince régent (qui deviendra George IV) rendent compte d’une rigueur identique. Il se dégage du portrait d’ensemble une grande justesse.

Le propos, un rappel qu’il faut se battre pour une démocratie jamais aussi acquise qu’on le croit, suscite qui plus est colère et questionnements : on enrage devant la mesquinerie du pouvoir politique et ses tenants, tout en se demandant si d’autres « tempêtes parfaites » sont en train de prendre forme dans le monde.

Avec sa durée de plus de deux heures et demie, le film se donne en outre le temps d’approfondir les enjeux en présence et les motivations divergentes de tout un chacun. Ajoutez à cela la direction photo remarquable de Dick Pope, qui aide Mike Leigh à conférer à son film des allures de tableau vivant…

Progression laborieuse

Ce soin n’étonnera pas les cinéphiles rompus au cinéma de Mike Leigh. Toutefois, par un curieux phénomène, ce scrupule formel se retourne presque contre le film. Peterloo, en effet, souffre d’une progression laborieuse. Comme si, soucieux avant tout de l’authenticité des situations, le cinéaste en avait un peu négligé leur agencement.

Les divers fils narratifs sont dûment tressés, mais de manière, à défaut d’un meilleur mot, relâchée.

C’est dommage, car avec un tel parti pris dramatique, c’était du cousu main pour un suspense à combustion lente, en cela que l’on connaît d’office l’issue inéluctable. On a d’ailleurs par moments l’impression que c’est ce à quoi aspirait Leigh puisque tout ce qui survient avant le massacre tient du lent crescendo, les personnages ignorant qu’ils participent d’ores et déjà à une tragédie en marche.

Or voilà, ledit crescendo aurait gagné à être resserré : quand la cavalerie finit par charger, aucune tension n’a été générée en amont. On devrait être pris aux tripes par ce que l’on voit, on ne l’est pas. Une fois n’est pas coutume chez l’auteur de Happy-Go-Lucky et Vera Drake, mais on se surprend parfois à pousser un petit bâillement.

La démonstration demeure éclairante, mais il manque un souffle épique à cette fresque-là pour qu’elle s’anime.

Peterloo (V.O.)

★★★

Chronique historique de Mike Leigh. Avec Rory Kinnear, Ian Mercer, Nico Mirallegro, Maxine Peake, Pearce Quigley. Grande-Bretagne, 2018, 154 minutes.