«Bermudes (Nord)»: aller là où personne ne va

À Anticosti, Claire Legendre a débusqué des «naufragés» vivant sur ce «cimetière» entouré d’épaves croupissant au fond des eaux depuis des centaines d’années.
Photo: La distributrice de films À Anticosti, Claire Legendre a débusqué des «naufragés» vivant sur ce «cimetière» entouré d’épaves croupissant au fond des eaux depuis des centaines d’années.

Originaire de France, et de l’univers du roman, Claire Legendre est également issue, peut-être même sans le savoir, d’une belle tradition québécoise du cinéma de l’errance, celle où des cinéastes quittent le carré de sable habituel, et urbain, de notre cinématographie pour se perdre sur les routes, les rails ou les voies fluviales qui mènent parfois jusqu’à l’infini.

Devant sa première incursion au cinéma, Bermudes (Nord), à mi-chemin entre le documentaire et le film-essai, on songe immanquablement à d’autres oeuvres qui faisaient du voyage une nécessité intérieure, comme Océan de Catherine Martin, et plus récemment Transatlantique de Félix Dufour-Laperrière. De tous ces carnets cinématographiques émanent une certaine mélancolie, une façon d’embrasser les moyens de transport, et les paysages, avec un mélange de simplicité et d’émerveillement, le regard de ceux et celles qui admettent n’être là que de passage.

La cinéaste semble aussi assumer le cliché de la Française friande de grands espaces, reconnaissant ainsi une double barrière face aux gens qu’elle rencontre au hasard de ses pérégrinations : ce sont parfois les différences culturelles, dont ce choix de l’éloignement volontaire, ou tout bêtement l’accent — le sien ou celui d’un compagnon de route cherchant à comprendre les motivations véritables de son expédition. Et quelles sont-elles au fond ? En partie la découverte de l’inconnu, « aller là où personne ne va », surtout au printemps, saison qui ressemble encore parfois à l’hiver sur l’île d’Anticosti, à Blanc-Sablon ou à La Romaine.

Anticosti, ce lieu aux « 200 habitants et aux 150 000 chevreuils » perdu en plein coeur du golfe du Saint-Laurent, constitue le principal arrêt pour Claire Legendre, et pour cause. Elle y a débusqué de magnifiques « naufragés » vivant sur ce « cimetière » entouré d’épaves croupissant au fond des eaux depuis parfois des centaines d’années. Son attention s’est portée sur des hommes et des femmes qui ont fait le choix de s’y installer, pour refaire leur vie ou s’éloigner de leurs démons, ceux de l’alcool ou des jeux de hasard qui risquaient de les faire sombrer dans l’abîme.

Ces personnages, singuliers à bien des égards, du bon vivant à la fervente chrétienne, se présentent à la cinéaste en toute simplicité, certains plus bavards que d’autres. Tous reconnaissant (timidement) les sacrifices qu’il faut faire pour vivre dans ce lieu totalement coupé des tumultes des grands centres urbains, là où triomphe « l’économie du non-sens » selon un agriculteur, père d’une des rares familles de l’endroit.

Pour « persévérer dans le romantisme », Claire Legendre poursuit son chemin d’eau en observant les espaces anonymes et dénudés des bateaux qui la conduisent toujours plus au nord. Un vide — elle est parfois la seule passagère — qu’elle comble par l’écriture et l’observation rêveuse de l’horizon en apparence immuable. Dès les premières images et jusqu’à la fin, cette fois sur une route cahoteuse près du Labrador, elle transforme ces paysages qui nous semblent familiers en territoire exotique, une sensation d’étrangeté qu’elle élabore avec sensibilité. Car il s’agit, d’abord et avant tout, d’un voyage intérieur, mais d’une simplicité qui nous donne toujours l’agréable sensation d’en faire pleinement partie.

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Bermudes (Nord)

★★★ 1/2

Documentaire de Claire Legendre. Québec, 2018, 71 minutes.