De grands lauréats… et des déceptions

Le réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, lauréat de la Palme d’or pour son film «Parasite», a figuré parmi les choix consensuels du jury de la 72e édition du festival.
Photo: Antonin Thuillier Agence France-Presse Le réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, lauréat de la Palme d’or pour son film «Parasite», a figuré parmi les choix consensuels du jury de la 72e édition du festival.

Après le clap de fin du 72e Festival de Cannes samedi soir, on revient sur le palmarès de cette course folle, où se bousculaient plusieurs oeuvres de haute qualité. Chose certaine, l’attribution à l’unanimité du jury de la Palme d’or au Parasite du Sud-Coréen Bong Joon-ho n’est contestée par personne. On avait vu en lui un grand film de genre porté par un regard sur les disparités sociales du pays ; thriller si bien ficelé et rebondissant qu’il laissait ébloui. À lui d’ailleurs bientôt, un immense succès de salle.

Il y avait plusieurs films de genre dans cette course, et récompenser le meilleur du lot constitue aussi une façon de célébrer la diversité extraordinaire du septième art en marche. Car c’est le cinéma qui a triomphé dans ce cru 2019 d’excellent niveau. Sauf que d’autres choix de jury laissaient perplexe, laissant l’impression du consensus mou. Bien sûr, chaque festivalier avait plusieurs coups de coeur, chaque cinéaste en lice, ses espoirs parfois à juste titre, ici déçus.

Pedro Almodóvar devait se sentir amer de repartir une fois de plus sans sa palme, même si son acteur Antonio Banderas a remporté le prix d’interprétation pour ce Douleur et gloire. L’intensité de son jeu le laissait sans rival. Quant au magnifique Portrait de la jeune fille en feu, de la Française Céline Sciamma, qu’on aurait voulu voir monter plus haut, il s’est contenté d’un prix de scénario. Les délibérations d’un jury se révèlent souvent tissées de compromis, et par-delà la Palme et le prix d’interprétation masculine si mérités, des prises de position plus radicales au palmarès auraient été bienvenues.

Les misérables, premier long métrage de Ladj Ly, puissante plongée sociale dans l’univers d’une banlieue française, était un coup de maître, qui pouvait aspirer à mieux qu’un Prix du jury, ex aequo avec l’excellent mais moins porteur Bacarau, du Brésilien Kleber Mendonça Filho. Quant au Grand Prix du jury, on comprend mal son attribution à Atlantique, de la Franco-Sénégalaise Mati Diop, parfois poignant mais déparé par des facilités.

La Mention spéciale à la fable délicieusement caustique et burlesque It Must Be Heaven, du Palestinien Elia Suleiman, coproduit au Québec et tourné en partie à Montréal déguisé en New York, se justifiait pleinement. Reste qu’octroyer le prix de la meilleure actrice à Emily Beecham pour son rôle non marquant de créatrice d’une fleur monstrueuse dans Little Joe, de l’Autrichienne Jessica Hausner, le semblait beaucoup moins. Quant aux frères belges Jean-Pierre et Luc Dardenne, double palmés d’or, peu à l’aise dans leur portrait d’un islamiste en herbe à travers Le jeune Ahmed, méritaient-ils vraiment ce prix de mise en scène ?

En revanche, la France, qui produit des oeuvres d’auteur si solides (seul le film de Kechiche aura plombé d’aplomb sa sélection), se retrouve bien représentée dans ce palmarès. Face à Hollywood, sa féconde industrie peut encore offrir un solide rempart aux déboires du film d’auteur sur la planète. On lui tire notre chapeau pour ça.

Portée sociale

Tout est politique dans notre monde en folie, le cinéma aussi, et le président du jury, Alejandro González Iñarritu, a rappelé avec raison aux journalistes après le palmarès que, s’ils avaient primé les films pour leur valeur cinématographique, tous s’offraient une portée sociale. De fait, entre l’immigration clandestine, la difficile condition féminine, les disparités de classes, le radicalisme islamiste, le baril de poudre des banlieues françaises, l’angoisse des sociétés ballottées par les guerres et les crises, la planète en marche vers son aliénation, la tristesse des vies abîmées, les thématiques des oeuvres honorées reflétaient les affres du temps. Les cinéastes sont aussi des voyants, qui éclairent la marche du monde avec leurs torches. Ce 72e Festival de Cannes l’aura brillamment démontré.

Rappelons que la cuvée précédente, marquée en partie par les controverses autour de l’absence des productions Netflix (Roma de Cuarón, pour ne pas le nommer) avait déçu et laissait présager un déclin du festival de la Côte d’Azur face aux rendez-vous d’automne, Venise et Toronto, mieux collés aux lancements pré-Oscar. Cette cuvée royale démontre qu’il n’en est rien et que les grands films du monde ont bien raison de s’y bousculer au printemps, même sous température embrouillardée. Il n’y a pas que les Oscar dans la vie. Cannes conserve sa suprématie. Gageons d’ailleurs que plusieurs oeuvres de sa course, à commencer par la Palme d’or, rebondiront aux Oscar en 2020.

Au Québec, certains se demanderont pourquoi Matthias et Maxime n’a pas accédé au palmarès, mais bien des cinéastes repartent bredouilles de Cannes. Malick et Tarantino, que certains prévoyaient lauréats d’un titre ou l’autre, n’ont rien récolté non plus. Le fait que Xavier Dolan ait remporté dans le passé le prix du jury pour Mommy et le Grand Prix avec Juste la fin du monde n’est pas le signe que le jeune réalisateur va toujours moissonner les lauriers. Son beau film, une oeuvre de transition qui l’entraîne ailleurs, avait déjà divisé la critique sur la Croisette. Qu’il explore de nouvelles tonalités est pourtant un signe de vitalité. À 30 ans, il peut rebondir n’importe où, sauf qu’ici, aux palmarès, aucune couronne n’est jamais acquise. Tout repose et reposera toujours sur la dynamique du jury.

Odile Tremblay était l’invitée du Festival de Cannes.