Le film qui fait scandale

Le cinéaste Abdellatif Kechiche et l’actrice Hafsia Herzi à leur arrivée pour la projection du film Mektoub, «My Love: Intermezzo».
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Le cinéaste Abdellatif Kechiche et l’actrice Hafsia Herzi à leur arrivée pour la projection du film Mektoub, «My Love: Intermezzo».

Ça prend un petit scandale à Cannes, sinon les festivaliers s’ennuient. Il nous est tombé dessus comme une tonne de briques en fin de marathon, sur fond de hauts cris et de scandale au Palais. Mais le vrai scandale, c’est de s’être fait servir un interminable film de « mononcle » privé de scénario.

À la projection de gala au Grand Théâtre Lumière de Mektoub, My Love : Intermezzo du Français Abdellatif Kechiche jeudi soir à 22 h 30, néanmoins applaudie, qui s’étirait jusqu’à deux heures du matin, les rangs des endimanchés se vidaient et des voix criaient au film porno en affichant leur révolte. Le lauréat de la Palme d’or en 2013 pour La vie d’Adèle a même bafouillé à la fin : « Je m’excuse de vous avoir tenus… sans vous prévenir. Et voilà, je m’en vais… »

Au départ, ce feu d’artifice fessier de 3 h 38 durait plus de 4 heures et Kechiche dut couper in extremis dans le gras de la cuisse, mais il assure vouloir présenter le film dans son intégralité pour sa sortie commerciale, histoire de rétablir certains dialogues. Bon courage aux spectateurs !

Au cours de la séance de presse de vendredi matin, les journalistes ont tenu stoïquement jusqu’au bout de l’épreuve. Précisons que ce film est la suite de Mektoub, My Love : Canto Uno, présenté à la Mostra de Venise, qui n’avait jamais gagné nos salles. Ce premier volet d’une éventuelle trilogie présentait mieux, paraît-il, ses personnages et se tenait debout. Il avait même été primé en France.

3h38
C’est la durée du supplice qu’a fait subir le réalisateur de Mektoub, «My Love: Intermezzo» à ceux qui ont assisté à la re-présentation cannoise

Reste que le numéro 2 nous a complètement saoulés. Tous ces popotins en trépidation incessante dans une boîte de nuit, ça fait beaucoup sur une mauvaise musique techno de boum ! boum ! boum ! à vos oreilles jusqu’à la surdose. Il s’agit d’une transe, en fait, sur décor de discothèque, et les comédiens se sont donnés à fond pour ce qui a dû être un exercice épuisant. Ce cinéaste n’a pas la réputation de ménager ses interprètes ; ses déboires avec ses actrices de La vie d’Adèle en font foi. Eh bien, dansez, maintenant !

Pas de générique — oui, mais pourquoi ? Une fronde de ses acteurs ? Un choix délibéré ? Une narration inexistante, une proposition radicale longue et éprouvante, une misogynie affolante et le voyeurisme de Kechiche, justifié dans ses oeuvres précédentes par la mise en perspective des personnages, étalé soudain, cul par-dessus tête. Pitié ! La journaliste Anaïs Bordages a compté tous les plans sur des fesses : ils y sont au nombre de 178. « Si on les enlève, je pense que le film dure 20 minutes », a-t-elle suavement tweeté.

Mais où s’est égaré le grand cinéaste de La graine et le mulet et de La vie d’Adèle ? Dans un Gaspar Noé servi au premier degré ? Son art de filmer des corps au plus près, afin de capter l’âme cachée derrière, tourne ici à vide jusqu’à l’hypnose exaspérée du spectateur.

 

Le film se résume à quelques lignes, tout en s’étirant indûment à travers de longs plans organiques et des dialogues minces et d’une insignifiance abyssale sur virtuosité de caméra. Une jeune étudiante parisienne rencontre à la plage de Sète de jeunes gens et s’en va toute la nuit s’éclater en boîte en leur bonne compagnie. On ne saura pas grand-chose d’eux : l’une travaille à la ferme familiale, deux frères bossent au restaurant de leur père d’origine tunisienne. Une fille est enceinte, une autre déclare sa flamme pour un beau gosse qui la rejette. Chacun se drague avant de se repousser.

Les femmes, issues de différents milieux sociaux, ont toutes l’air de travailler au Moulin Rouge, beautés fatales écourtichées dansant au poteau avec grande conviction (même Hafsia Herzi, son actrice de La graine et le mulet, ici en tante olé olé), sur le battement de cette musique frénétique qui rend l’auditoire fou. Des baisers entre les uns et les unes sur la piste et au bar, une scène de 13 minutes de cunnilingus dans les toilettes où la femme mène le jeu quand même, du beau monde, une fête de la jeunesse et du désir : ce n’est pas le côté porno qui choque la critique. On en a vu d’autres, et les spectateurs sont trop sonnés pour se sentir émoustillés par tant de foufounes électriques, mais ce regard libidineux de cinéaste sur l’anatomie féminine procure un vrai malaise.

Lors d’une conférence de presse tendue brillait par son absence Ophélie Bau, nommée aux César pour sa prestation dans le premier volet de Mektoub, au centre de la scène hard du film — laquelle s’était poussée la veille tout de suite après la montée des marches. Kechiche a rembarré un journaliste qui l’interrogeait sur une enquête juridique pour agression sexuelle le visant : « Je trouve votre question déplacée, malsaine et imbécile. Vous essayez de me provoquer. »

Nerveux, il déclarait avoir voulu célébrer l’amour, le désir, le corps en tentant une expérience cinématographique la plus libre possible. « J’ai essayé de montrer ce qui me fait vibrer, moi… » Mais voilà, c’est raté.

Éprouvé sans doute par la poursuite de Léa Seydoux contre lui après le tournage de La vie d’Adèle, où elle attaquait sa tyrannie, Kechiche avouait avoir demandé à ses acteurs de ne rien dire sur ses méthodes de travail. Le cinéaste tentait d’empêcher les photographes de lui croquer le portrait, demandant par la suite aux médias : « Ne parlez pas trop de moi ! » Ambiance…


Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.