«Premières de classe»: nuit de galère

Elles se prénomment Amy et Molly et sont inséparables depuis la petite école. Et l’école, elles en mangent. Plus qu’un syndrome de la performance, c’est pour elles un mode de vie. Sur le point de terminer leurs études secondaires, elles se plaisent à imaginer un futur scolaire brillant dont chaque étape est d’ores et déjà planifiée. Objet des moqueries de leurs pairs pour excès de zèle scolaire, les deux amies se consolent en songeant à leur admission à la prestigieuse Université Yale. Or, lorsque Molly apprend qu’à peu près tous leurs « camarades », même les plus cancres, iront dans des établissements tout aussi sélects (au vu des récentes manchettes, c’est possible), l’idée de n’avoir pas fait la fête une seule fois lui apparaît soudain insupportable.

C’est rare, mais cela se produit parfois : à peine une minute s’est écoulée que l’on est conquis par Premières de classe. Une séance de méditation à la chute pour le moins inattendue présente Molly (Beanie Feldstein), puis arrive Amy (Kaitlyn Dever), venue chercher sa copine dans sa Volvo fatiguée. Après s’être complimentées à qui mieux mieux entre renforcement positif et second degré assumé, les voici qui se lancent dans une improbable chorégraphie, avec, puis sans musique, pour effet comique décuplé.

Tout est là, tout de suite : la répartie énergique, la vivacité, le tempérament conquérant des protagonistes… Et dès lors, on les adore. D’autant que Beanie Feldstein (découverte dans Lady Bird de Greta Gerwig) et Kaitlyn Dever (vue dans Detroit de Kathryn Bigelow) s’avèrent d’entrée de jeu si crédibles et si merveilleusement hors clichés physiques pour une comédie estudiantine, qu’on est prêt à les suivre au bout de leur folle nuit.

Sens de l’observation

Ce qui survient, l’essentiel de l’intrigue consistant en une virée nocturne en quête d’un élusif party où Molly a convaincu Amy d’aller. Tandis que la première a le béguin pour l’hôte, un sportif dragueur, la seconde est amoureuse d’une « skateuse » censée y être.

À ce propos, le traitement badin de l’homosexualité d’Amy (et de trois autres personnages pour le compte) est rafraîchissant, en cela que le film n’en fait pas un « enjeu », mais une réalité banale.

Coécrit par Emily Halpern, Sarah Haskins, Susanna Fogel et KatieSilberman, le scénario s’efforce de créer des personnages — secondaires comme principaux — qui évitent les lieux communs. À titre d’exemple, point de sous-intrigue de vengeance contre l’étudiante ou l’étudiant populaire, pas-fine et pas-fin de service dûment humiliés à la fin : Premières de classe n’est pas ce film-là. Non plus qu’il s’agit d’un bête décalque au féminin de Superbad, pour qui se le demanderait.

Redoutable, l’humour fonctionne d’abord parce qu’il s’appuie sur un sens aiguisé de l’observation de la part des auteures. Riche en répliques désopilantes (périlleuse tâche pour le doublage), donc, Premières de classe bénéficie en outre d’une distribution dont le timing se révèle assez remarquable. Le jeu d’ensemble est d’une homogénéité étonnante considérant le mélange d’interprètes néophytes et chevronnés (Lisa Kudrow, Will Forte et Jason Sudeikis lors d’apparitions brèves mais drolatiques).

Deux étoiles

Un mérite qui revient à la réalisatrice Olivia Wilde, connue jusqu’à présent comme comédienne et qui propose ici son premier long métrage. D’une parfaite assurance, sa mise en scène ne craint ni les ruptures de tons ni les apartés de style. On pense à ce bad trip inopiné lors duquel Amy et Molly se perçoivent comme des poupées Barbie (indescriptible séquence d’animation en volume). D’ailleurs, le film aborde par la bande une foule de sujets qui résonneront auprès des adolescents (et des adultes qui se souviennent de ce que cela fut) tels la tyrannie des perceptions, le grand heurt de la puberté ou la fluidité de genres (une scène clé se déroule dans la toilette mixte de l’école, là encore, sans qu’on en fasse de cas).

Dommage que le troisième acte opte pour des retournements parfois convenus ou peu plausibles (même dans l’univers du film). De fait, certains développements tardifs auraient davantage été à leur place dans un film de John Hughes des années 1980. Peut-être, en l’occurrence, aspirait-on à recréer cet esprit-là. Mais justement, malgré l’affection qu’on a pour l’auteur de Breakfast Club, ce qui distingue Premières de classe et lui confère sa beauté, c’est son unicité. Cela, et sa paire de magnifiques vedettes, Beanie Feldstein et Kaitlyn Dever. Deux étoiles sont nées, et deux de celles qui figurent dans la cote impartie au film leur sont tout entières imputables.

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Premières de classe (V.F. de Booksmart)

★★★★

Comédie d’Olivia Wilde. Avec Beanie Feldstein, Kaitlyn Dever, Noah Galvin, Austin Crute, Skyler Gisondo, Billie Lourd, Molly Gordon, Diana Silver, Mason Gouding. États-Unis, 2019, 105 minutes.