De Netflix à la Cosa Nostra

Dans «Le traître», le parrain Tommaso Buscetta (interprété par Pierfrancesco Favino) se réfugie au Brésil pour dénoncer les autres membres de la Cosa Nostra.
Photo: Festival de Cannes Dans «Le traître», le parrain Tommaso Buscetta (interprété par Pierfrancesco Favino) se réfugie au Brésil pour dénoncer les autres membres de la Cosa Nostra.

On ne vous a guère parlé de Netflix cette année, puisque la grosse plateforme américaine n’a aucun film en Sélection officielle. Interdit depuis l’an dernier de séjour à la compétition parce qu’il passe au-dessus des délais de primauté des salles de cinéma sur les sorties en ligne, Netflix se profile comme le membre invisible de l’industrie cinématographique qui grouille et grenouille à Cannes.

Pas tant que ça, au fait, puisque la Quinzaine des réalisateurs, section parallèle, a présenté, sorti du giron du géant numérique, le thriller fantastique Wounds du cinéaste britannico-iranien Babak Anvari, reçu par la critique avec une brique et un fanal, ce qui n’en fera pas un moment fort de l’édition.

 

Au Palais lui-même, c’est non, non, non ! Faute de voir Netflix respecter les règles du jeu. Rappelons que les bonzes de la Sélection officielle doivent conjuguer avec les puissants distributeurs et exploitants de salles français, qui n’entendent pas à rire en ces délicates matières.

Gageons que les dirigeants du festival ont poussé un ouf ! quand ils ont su que The Irishman de Martin Scorsese, rejeton Netflix, n’était pas prêt à temps pour leur rendez-vous printanier. Ça leur évitait le crève-coeur de le sacrifier, comme en 2018 le sublime Roma d’Alfonso Cuarón, parti à l’automne remporter le Lion d’or de Venise, puis les Oscar que l’on sait.

Il est d’ailleurs de mise cette année chez les cinéastes de s’élever contre le numérique, avec regard entendu du côté de la cour de Netflix, ce dont Tarantino ne s’est d’ailleurs pas privé. L’ombre du gros concurrent virtuel plane sur la Croisette, mais sans éclairs d’orage. Il reviendra hanter Cannes, tôt ou tard, promis ! Voyons ça comme un sursis…

Pierfrancesco Favino en parrain

Un des éléments récurrents de cette bonne sélection truffée de films de genre et d’incursions dans les bas-fonds de nos sociétés — les explosives banlieues françaises notamment —, c’est la violence, hautement cinématographique, comme de raison. L’hémoglobine est la reine du bal.

Ainsi dans le très classique, assez lourd, sanglant mais trépidant Le traître (V.F. de Il Traditore) de Marco Bellocchio. Longtemps habitué de Cannes, le cinéaste italien n’y avait pas mis les pieds depuis dix ans avec Vincere. Il revient cette fois sur la guerre des clans siciliens, au cours des années 1980, qui avait mené à de nombreuses arrestations et à l’assassinat du juge antimafia Giovanni Falcone. Ce film fort documenté — Bellocchio connaît le sujet par coeur — ne se hissera pas au palmarès, mais quelle bonne histoire !

Ça se joue à travers le portrait d’un parrain, bientôt réfugié au Brésil puis extradé en Italie, Tommaso Buscetta (Pierfrancesco Favino), qui va se mettre à table pour dénoncer les autres membres de la Cosa Nostra. Bon ! Les films de Coppola ont élevé le genre au niveau des beaux-arts et Le traître souffre de la comparaison. Reste qu’il s’agit ici d’événements historiques, avec détails méconnus. Plonger dans cette caste interlope omnipotente à l’heure où elle se fissure, en abandonnant son propre code d’honneur et grâce aux témoignages des repentis, à travers d’ahurissants procès, est fascinant.

Odile Tremblay est l'invitée du Festival de Cannes.