John Chester et une aventure d’agriculture

La plantation d’abricotiers à Moorpark, en Californie, est devenue certifiée biologique et biodynamique avec des dizaines de variétés de fruits à noyau et des tonnes d’animaux, apprend-on dans le documentaire «Une ferme plus grande que nature».
Photo: John Chester La plantation d’abricotiers à Moorpark, en Californie, est devenue certifiée biologique et biodynamique avec des dizaines de variétés de fruits à noyau et des tonnes d’animaux, apprend-on dans le documentaire «Une ferme plus grande que nature».

Par une journée grise et morne, l’idée de tout laisser derrière, de changer complètement de parcours, de quitter la ville si l’on y vit, peut sembler attrayante. Pour la majorité des gens, elle se révèle aussi furtive. Pour John Chester et sa femme Molly, cette idée a signé le début d’une existence nouvelle. « Nous souhaitions faire de l’agriculture en harmonie avec la nature, se souvient le réalisateur, producteur et directeur photo. Tout le monde nous a dit que c’était de la folie. »

Et pourtant. Malgré les avertissements, les amoureux ont quitté Los Angeles pour acheter un verger d’abricotiers de 200 acres à Moorpark, toujours en Californie. Le nom le dit d’ailleurs, Apricot Lane Farms. « C’était une terre négligée, en faillite. »

Près d’une décennie plus tard, on y trouve pourtant une ferme certifiée biologique et biodynamique avec des dizaines de variétés de fruits à noyau et des tonnes d’animaux.

C’est du moins ce que l’on apprend dans Une ferme plus grande que nature (V.F. de The Biggest Little Farm). Un documentaire dans lequel John Chester raconte cet étonnant parcours en partant d’une prémisse digne… d’un film. Lauréat de plusieurs prix Emmy, spécialisé en docus animaliers, cet homme de carrière a un jour décidé d’abandonner son métier pour devenir fermier. Mais surtout pour suivre son épouse, chef et blogueuse culinaire, qui avait toujours rêvé de posséder « une ferme comme dans les livres pour enfants ». Comprendre : avec des poules, un taureau, 100 canetons, un cochon.

L’aventure s’est concrétisée en 2010, lorsque John et Molly ont promis à leur chien rescapé, Todd, qu’ils seraient sa dernière famille. Quand ils ont été forcés de quitter leur appart citadin parce que Todd jappait trop, ils y ont vu une chance de réaliser leur plus grand souhait. De « ramener une terre à la vie. Alors que la Californie connaissait sa période la plus sèche en 1200 ans ».

Après quelque temps, John, lui, a vu la chance de filmer et de montrer. Les innombrables heures de labeur. Les joies. Les déceptions. « Je suis un raconteur d’histoires, nous raconte-t-il à son tour. Je voulais offrir un regard honnête sur les épreuves que nous avons traversées. »

« Honnête », même s’il concède qu’il ne montre pas tout. « C’était à la fois bien plus difficile et bien plus magique que ce que vous pouvez voir à l’écran. » La raison est simple, dit le cinéaste : « De la même façon que de comprendre comment l’écosystème fonctionne était complexe pour moi, c’était également complexe de composer un long métrage à ce propos. C’est trop court, 90 minutes, pour raconter une histoire qui a pris 4,5 milliards d’années à se perfectionner ! »

En visionnant le résultat, plusieurs risquent de se demander : « Mais comment est-ce possible ? » Car John Chester n’avait aucune, mais vraiment aucune expérience du domaine agricole. Oh, sauf peut-être celle d’avoir séjourné, gamin, à la ferme de son oncle. « Je conduisais un tracteur et je construisais des clôtures. J’aimais cette vie, mais je ne comprenais pas ce qu’elle était en réalité. »

Il dit l’avoir compris grâce aux livres, à YouTube (oui), mais surtout à l’observation, aux essais et aux erreurs. Et grâce à l’aide de mentors. Dont Alan York, engagé par son épouse, qui les a guidés en matière de biodiversité (« Il faut qu’elle soit la plus grande possible » était son mantra). Une figure de hippie presque mystérieux, chaman, mystique. « Il est débarqué dans notre ferme tout de lin vêtu. En sandales », offre John Chester en guise de portrait.

À la lumière de ces révélations, on mentionne au réalisateur qu’il devait avoir une foi vraiment énorme en son projet. « Je veux croire à la rédemption, répond-il énigmatiquement. Que ce soit la rédemption personnelle ou la rédemption pour notre relation avec la planète. Mais effectivement, je ne me serais jamais lancé si je ne croyais pas que l’on y arriverait un jour. » Il dit avoir cru, mais également douté. « Comme la plupart des hommes, j’ai appris à taire ma vulnérabilité, à la masquer avec du cynisme. Mais pour ce projet, il m’a fallu faire preuve d’humilité. »

Surtout quant à sa « carrière de fermier ». Un titre qu’il emploie « avec révérence » pour se désigner. « Pour moi, il s’agit d’une identité encore plus sacrée que celle de réalisateur, de narrateur ou d’auteur. C’est très spécial. »

Le sens et l’essence

Si The Biggest Little Farm est davantage une série d’instantanés de ces huit années qu’un exposé détaillé de comment John et Molly ont réussi, c’est peut-être — peut-être — parce que le cinéaste voit son film comme « un poème de la condition humaine ». Comme « une métaphore de tous les obstacles que nous devons surmonter tandis que nous tentons de comprendre le sens général de la vie, et d’en trouver un à la nôtre. »

Ce sens, le documentariste assure l’avoir trouvé le jour où il a réalisé que « l’impermanence de la vie est un carburant pour toute vie ». Où il a compris que « la mort est une source et non une finalité » et que « la nature répond aux devinettes de l’existence ».

En effet, John semble aimer les formules… inspirationnelles. Il nous lance par exemple qu’il ne doit pas se mettre en travers de sa « croissance personnelle ». « Sinon, je n’y arriverai pas. C’est presque une question de vie ou de mort. Ma vie va se désintégrer si je ne me permets pas d’évoluer. »

Présenté en première mondiale l’an dernier au Festival du film de Telluride, puis à Sundance, son documentaire a depuis récolté moult critiques étoilées, même de rares voix discordantes se sont interrogées sur certains aspects plutôt vite mis de côté.

The Globe and Mail, par exemple, y est allé d’un lien assez senti entre film et… fumier. Comme dans : il y a quelque chose de pas net net dans tout ça. Ainsi, la question des « investisseurs » qui finissent par croire à ce projet dément et par offrir leur argent, évoquée au début du docu, est rapidement évacuée. Étonnamment aussi pour une oeuvre au tel propos, les mots « changements climatiques » ne sont jamais prononcés.

Laissant planer un silence, John Chester se risque à une dernière tournure bien à lui : « Aujourd’hui, il y a une chose que je sais avec certitude. C’est que je ne sais rien avec certitude. »

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Une ferme plus grande que nature (V.F. de The Biggest Little Farm)

En salle le 24 mai