«Roubaix, une lumière»: images de gloire et de détresse infinie

Léa Seydoux incarne de manière formidable l’une des deux suspectes de l’assassinat d’une femme octogénaire.
Photo: Shanna Besson Why Not Productions Léa Seydoux incarne de manière formidable l’une des deux suspectes de l’assassinat d’une femme octogénaire.

Vraiment, c’est la folie sur la Croisette, surtout avec ce soleil qui a décidé de sortir enfin des nuages. Quentin Tarantino, Brad Pitt et Leonardo Dicaprio sont reçus ici comme un trio de monarques. Difficile de se frayer un chemin avec tous ces gens qui crient pour apercevoir ces icônes pendant les séances photo. Les files de festivaliers s’allongent; ceux-ci espérant être des élus pour la séance du lendemain, mais le flot ne tarit pas et les places sont comptées. Les malheureux, recalés, repartent, tristes et presque honteux de se sentir hors-jeu.

En conférence de presse, bondée, l’atmosphère de liesse aura même gagné les journalistes. Qu’on ait des réserves ou pas sur Once Upon a Time in America, reste que Tarantino jette de bons os à la meute médiatique.

 

Il s’est incliné mercredi matin devant le prince des ténèbres, qui, dans ses enfers, doit bien apprécier autant que lui la lumière du 7e art. « Comme de nombreux réalisateurs, j’aime le diable, confessait-il. C’est d’ailleurs très inconscient. J’aime présenter un personnage à un public en lui présentant le côté le plus violent et déplorable de son être. À chaque fois pourtant, le public va prendre son parti… »

Tarantino vient présenter également la version restaurée en numérique de Pour une poignée de dollars de Sergio Leone (1964). Le western spaghetti a plus de cinquante ans, et pour le cinéaste de Pulp Fiction, le genre représente la vraie naissance du cinéma d’action. Nostalgique d’un âge d’or ? Eh oui. D’ailleurs, son dernier film le crie.

N’en déplaise à tous les cinéastes qui ont délaissé la pellicule, son point de vue est bien différent, lui qui tourne en 35 mm : « Pour moi, le numérique représente la mort du cinéma tel que je le conçois, disait-il aux journalistes. La projection en numérique, c’est comme allumer la télévision. Si c’est pour aller voir un film en numérique, autant rester chez soi. J’espère que nous sommes en train de vivre une sorte de période romantique avec le numérique et que la génération suivante se rendra compte de ce qu’elle a perdu. »

 
 

En compétition, on a pu voir le film Roubaix,une lumière, très attendu aussi,du Français Arnaud Desplechin. Le cinéaste des Fantômes d’Ismaël et d’Un conte de Noël s’est inspiré d’un fait divers de 2002, alors qu’une vieille dame avait été étranglée à Noël dans sa résidence de Roubaix, une cité multiethnique en banlieue de Lille, mais le film demeure une fiction.

Roubaix, une lumière est d’abord un film sur la vie dans ces cités de violence, toutes origines ethniques mélangées, et le portrait de société qu’il trace se révèle d’une grande justesse. Viols, cambriolages, gangs de rue, violence omniprésente; ça craque de partout.

 
Photo: Joel C Ryan Invision Associated Press Le cinéaste Arnaud Desplechin, mardi

Les Misérables de Ladj Ly avait exploré un milieu similaire avec une oeuvre d’une infinie puissance, et malgré la rigueur formelle, le coup de sonde sans compromis de Desplechin, ce film de début de course, si impressionnant, lui fait de l’ombre. Ça se répercutera sans doute au palmarès, où on n’attend guère ce Roubaix, une lumière.

Avec son regard brillant et sensible, le cinéaste français sonde pourtant les coeurs et les reins de la cité, et renvoyant dos à dos, comme l’avait fait Ladj Ly, les policiers et les criminels de la cité.

Avec un policier en chef incarné ici par Roschdy Zem, d’origine maghrébine comme ceux qu’il interpelle, la crédibilité de l’interprétation est au rendez-vous. Zem joue le bon policier rempli de patience, qui laisse à des collègues le soin d’aboyer à la tête des prévenus.

Dans sa mire pour l’assassinat d’une octogénaire : deux femmes en couple jouées par Léa Seydoux et Sara Forestier (formidables, l’une comme l’autre), qui mentent et se contredisent avant de se mettre à table.

La force de Roubaix, une lumière repose beaucoup sur sa lente mise en situation du quotidien d’un commissariat criminel dans un lieu explosif au jour le jour, mais le film de deux heures, qui se consacre pour une bonne moitié à un interrogatoire pourtant fascinant, finit par s’étirer. Et malgré ses grandes qualités de mise en scène et le jeu formidable de son trio d’as, il paraît pâle auprès des éclatants Misérables.

 
 

En cette édition du Festival, déambulant sur la Croisette et la rue d’Antibes, on a depuis mardi des pensées pour Jean Beaudin, qui nous a quittés. Des images de l’extraordinaire J.A. Martin photographe nous reviennent en mémoire avec la performance de Monique Mercure, primée ici. Et la tristesse se glisse dans nos festivités.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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