La sonate de Xavier Dolan

Le réalisateur Xavier Dolan et l’actrice Catherine Brunet à leur arrivée à la projection de <em>Matthias et Maxime</em>
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Le réalisateur Xavier Dolan et l’actrice Catherine Brunet à leur arrivée à la projection de Matthias et Maxime

Il semblait si fragile et ému, larmes aux yeux, Xavier Dolan, mercredi après-midi après la projection de gala de son Matthias et Maxime. Le grand amphithéâtre Lumière était rempli à craquer. Vincent Perez, Marion Cotillard (son actrice de Juste la fin du monde, dont le drôle de costume, nombril à l’air, laissa perplexe), Marina Foïs ; bien des stars françaises ont gravi le tapis rouge, comme toute la communauté québécoise à Cannes, qui nous semblait soudain bien abondante. Même Luc Plamondon s’y sera pointé.

Huit minutes d’ovation, ça fait chaud au cœur, si bien qu’après coup, devant un auditoire debout, le jeune cinéaste est venu rappeler son entrée à Cannes il y a dix ans avec J’ai tué ma mère. « Ça avait été une expérience tellement enrichissante, avec tellement de rencontres et des moments comme celui-ci. » Il aura tout vécu ici en dix ans. Passé à la légende du festival avec tant d’autres de ses films, souvent primés. Et puis parfois écorché; vraie star dans une France qui s’en est entichée.

 

Entouré de son équipe, de ses amis, de ses producteurs, mais aussi de ses acteurs, Gabriel D’Almeida Freitas, Pier-Luc Funk, Samuel Gauthier, Antoine Pilon, Adib Alkhalidey et Catherine Brunet, il avait de quoi s’émouvoir. Mercredi était sa grande journée, étirée jusqu’à demain avec la conférence de presse. Le film vit déjà sa vie tout seul. On a envie de lui souhaiter bon voyage !

Au palmarès ? Sans doute pas, mais les choix des jurys sont insondables. La cuvée est si forte cette année… Et ce beau film languide, d’une fluidité impressionnante, parfois un peu répétitif, ne possède pas la puissance de Mommy ou d’autres œuvres précédentes de Xavier Dolan, qui martelaient le spectateur à coups d’émotions fortes et d’engueulades musclées. On est en zone plus fine, en demi-tons, sur thème de quête d’identité à la croisée des chemins. Ce choix du retrait en zone intime l’honore aussi. Les images d’André Turpin, parfois caméra à l’épaule, sont superbes, souvent lumineuses, la musique plus sobre que d’habitude, mais vraiment inspirée.

C’est au départ du Dolan tout craché, avec des mères et leurs amies qui parlent toutes en même temps, la mélancolie d’un héros qui se sent rejeté, les dialogues incisifs, mais sur un humour plus tamisé, en une mise en scène de rigueur et de délicatesse. C’est un peu sa sonate, en somme. Le nouveau trentenaire est entré dans une phase de sobriété. Il explore, sans ses tics, ni ses outrances. Ça crie, bien sûr, mais seuls les silences y parlent haut.

 
 
 

Ceux qui raffolent par-dessus tout de ses morceaux d’audace s’ennuieront de ses coups de tonnerre, de ses couleurs folles et de ses éclats formels. On entend déjà des voix déçues s’exprimer. Il assure ne plus lire les critiques de toute façon. Chose certaine, il ne se répète pas dans ce film, malgré les apparences. Il évolue.

Maxime est un rôle de forte composition pour Dolan, qui campe ce trentenaire introverti, barman dans un club, timide, avec une tache de vin au visage, bégayant quand il est embarrassé et traînant avec lui des blessures secrètes; en représentation parfois pour mieux se cacher. Sa mère (Anne Dorval, méconnaissable sous sa perruque et son air maussade), acariâtre, sous tutelle familiale, préférait son frère exilé et se montre avec Maxime d’une folle ingratitude. Ils se querellent; elle le blesse à la tête. Le jeune homme s’en va travailler deux ans en Australie et se prépare à lever le camp. Il hume déjà l’air du large.

Ce film porte sur l’amitié entre un groupe de potes liés depuis l’enfance, où tous font la fête chez les uns et les autres : des trentenaires surtout abonnés aux charades, aux empoignades et aux plaisanteries douteuses entre deux joints. Le meilleur ami de Maxime est Matthias (Gabriel D’Almeida Freitas, très charismatique), homme d’affaires en ascension, qui vit en couple avec une femme. Mais voici que l’émoi gagne le duo après qu’il a accepté de jouer dans un court métrage amateur de la sœur d’un ami, où ils doivent s’embrasser. Amours homosexuelles jamais identifiées ? Tout le groupe vacille, quand Matthias se braque et devient méchant, sous le poids des désirs à refouler. La cohésion d’ensemble se disloque.

Le fil narratif est tenu, sans coup de poing, avec d’intéressants découpages en chapitres, quelques longueurs ici et là, une émotion contenue. L’action se déroule en fragments de continuité qui nous rapprochent du jour du départ de Maxime. Plusieurs scènes nous touchent en sourdine : la longue nage dans le lac de Matthias avec plongée lumineuse dans les eaux pour évacuer son trouble, un party où tout se déglingue, une étreinte volée, un chagrin étouffé, un regard éloquent dans le miroir. Le film joue d’ellipses et laisse chaque situation en plan, invitant le spectateur à imaginer la suite.

Tous les niveaux de langage sont traités ici et plusieurs classes sociales s’entrecroisent, ouvrant sur les variations de la langue parlée au Québec, qui commandait souvent à Cannes des sous-titres. Le personnage de la soeur de Rivette, Erika, la cinéaste amateur (Camille Felton, désopilante), débite un franglais impossible qui fait grincer des dents à son entourage. La figure plus cultivée et spirituelle, jouée avec une énergie percutante par Pier-Luc Funk, confère une note de raffinement ironique à ce groupe de joyeux fêtards, qui sentent sonner la fin de leur adolescence attardée. Micheline Bernard (déjà formidable dans La femme de mon frère de Monia Chokri) incarne avec un aplomb d’enfer la mère de Matthias, généreuse et ouverte. Ces deux films devraient relancer sa carrière au cinéma.

La mélancolie sourde de Matthias et Maxime est un vin léger qui ne saoule pas d’office, mais se savoure et laisse des impressions profondes après coup. On les garde en soi en marchant sur la Croisette après la projection, songeant que le jeune cinéaste est en train d’atteindre sa maturité… et que ça ne plaira sans doute pas à tous.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que Catherine Brunet interprète le personnage d'Erika, la soeur de Rivette, a été corrigée.