Un grand thriller de Bong Joon-ho

«Parasite» est un vrai bijou, sur fond de fossé entre les classes sociales, symbolisé par deux familles de Séoul.
Photo: Festival de Cannes «Parasite» est un vrai bijou, sur fond de fossé entre les classes sociales, symbolisé par deux familles de Séoul.

Cannes danse sur un volcan. À l’heure où le gaspillage et les dépenses excessives du chic festival sont ici dénoncés partout, cette bulle de bling bling et de stars somptueuses sur tapis rouge, vendeuse à tout vent de rêves planétaires, lance peut-être pour la suite du monde ses derniers rayons verts aussi brillants. Car le Festival se fera bientôt sérieusement taper sur les doigts pour son titre de cancre environnementaliste. Mais allez savoir… Plus ça va mal sur la planète, plus les gens réclament des mirages. Et l’an dernier, Cannes se voyait reprocher son manque de glamour. Comment résoudre la quadrature du cercle ?

  
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Bong Joon-ho

Chose certaine, le cinéma est en majesté ici. Les médias ont beau se montrer divisés sur les oeuvres de la course, personne n’a encore crié au navet. La qualité d’ensemble impressionne tout le monde. Et si ça continue sur cet élan, le jury ne saura plus où donner de la palme. Chacun a ses chouchous. Pour moi, ce sont Douleur et gloire de Pedro Almodóvar, Les misérables de Ladj Ly et Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Mais la compétition a d’autres perles à son collier, et c’est le septième art qui se révèle premier lauréat de cette 72e édition si relevée. Le cinéma est vivant et bien vivant. On n’ira pas s’en plaindre.


 

Tenez, présenté hier en compétition, Parasite, du Sud-Coréen Bong Joon-ho, à qui on devait The Host et Mother, exilé depuis dix ans aux États-Unis. Moins en verve avec son précédent Okja produit par Netflix, le voici de retour à sa première manière si féconde. Ce thriller sociopolitique, auquel on prédit une brillante carrière en salle, est un vrai bijou, sur fond de fossé entre les classes sociales, symbolisé par deux familles de Séoul.

Chez les Kim, Ki-Taek (Song Kang-ho), père au chômage, vit comme sa femme, sa fille et son fils dans un trou à rats parmi les déshérités du quartier. Mais par le hasard d’une ancienne amitié de collège et quelques documents contrefaits, le fils réussit à donner des cours privés à une jeune fille, qui s’éprendra de lui dans la maison lumineuse de la richissime famille Park construite par un architecte de renom.

 

En une arnaque habile et glorieusement sans scrupule, il fait embaucher son père comme chauffeur, sa soeur comme enseignante artistique auprès du fils surdoué de la maison et sa mère comme gouvernante. Les voilà tous casés à demeure, après avoir fait renvoyer leurs prédécesseurs en les piégeant, tout en prétendant ne pas se connaître les uns les autres, bien entendu.

Le père a un plan mais, comme il le dit, quand on a un plan, la vie finit par le déjouer.

Et alors que tout baigne dans l’huile et qu’ils manipulent parents et fille de la haute à qui mieux mieux (le fils est moins facile à berner), ils s’offrent un repas bien arrosé sur les lieux tandis que ses habitants sont partis ailleurs, l’ancienne gouvernante se repointe, et ça finit par merder. Tous ont des névroses, pauvres et riches, mais ces derniers sentent s’infiltrer chez eux l’odeur nauséabonde de la misère. Le bonheur comme la solidarité ne sont pas dans leur camp, même si les déshérités veulent accéder au même statut que leurs maîtres, qui devrait les perdre aussi.

Parasite est rondement mené, brillamment scénarisé, drôle, inquiétant et punché, avec ses revirements inattendus, ses séquences catastrophes, son portrait implacable d’une Corée divisée entre une bourgeoisie égoïste et le peuple des bas-fonds, à la merci des inondations et des refoulements d’égout.

Ici, les décors sont de vrais personnages : ce logement infâme où s’entasse la famille Kim, cette demeure somptueuse au magnifique jardin où vivent les Park (pas plus pervers que d’autres, juste enfermés dans leur bulle) avec une zone secrète au sous-sol, parlent aussi fort que la trépidante action.

Ce thriller imprévisible à la mise en scène aiguisée comme une lame de couteau se révèle une impitoyable charge contre la société coréenne, avec vengeance de classe au bout. Il y a du Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola et du Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda (la Palme de l’an dernier) là-dessous.

Les parasites sont les vrais héros du film, auxquels le spectateur s’identifie. Et dans un festival où les cinéastes de gauche, comme Ken Loach et les frères Dardenne, n’ont pas réussi à convaincre tout à fait avec des oeuvres politiques, cette comédie coréenne parvient à démontrer jusqu’au vertige que les inégalités sociales entraîneront bientôt tout le monde vers la ruine.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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