Paillettes françaises et Isabelle Huppert à la cérémonie des adieux

En compétition, le film «Frankie» n’aurait pu être porté par une autre actrice qu’Isabelle Huppert sans verser dans le pathos.
Photo: Petros Giannakouris Associated Press En compétition, le film «Frankie» n’aurait pu être porté par une autre actrice qu’Isabelle Huppert sans verser dans le pathos.

Je suis allée lundi soir à la projection de gala de La belle époque, de Nicolas Bedos, une comédie amusante avec une pléiade de vedettes, Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Pierre Arditi, Denis Podalydès, Guillaume Canet et compagnie. On peut dire que c’était chic au parterre. Une pléiade de stars françaises étaient venues applaudir leurs amis, de Marion Cotillard à Jean Dujardin en passant par Isabelle Adjani, Gilles Lellouche et tout ce qui brille sur les tapis rouges de France et de Navarre. L’équipe du film ajoutait au scintillement d’ambiance. Ceux qui aiment le people auraient été servis.

Le pire, c’est que je m’étais dégotté un billet parmi ces illustres pour des raisons pur Québec. Le Montréalais Nicolas Bolduc est le directeur photo de Nicolas Bedos, humoriste, acteur, dramaturge (fils de Guy Bedos), qui avait réalisé en 2017 Monsieur et madame Adelman. Les techniciens québécois s’imposent partout dans le milieu du cinéma, et Bedos garde sa loyauté à ce chef opérateur venu du froid, à la caméra aussi de plusieurs films de Kim Nguyen.

 

La belle époque est drôle comme tout avec son histoire de couple en déliquescence. Monsieur, grand dessinateur désabusé (Auteuil, en forme,) tape sur les nerfs de madame (Fanny Ardant impériale), qui le met à la porte comme dans un vaudeville. Mais voici que monsieur participe à un jeu de rôles avec reconstitution historique en 1971, choisissant de remonter au jour où il a rencontré sa femme dans un tripot, avec acteurs venus incarner les ombres de ses souvenirs. C’est bien tissé, bien éclairé, plein de bonnes idées opposant les anciens (qui s’ennuient du passé) et les modernes hyperconnectés. L’amour conjugal triomphera, bien sûr. L’affaire est arrangée avec le gars des vues, mais voici le genre de comédie pétillante qui devrait plaire là-bas comme chez nous. La belle époque fut ovationné par la fine fleur du cinéma hexagonal. Quoi d’autre ?

 
 

Sinon, on a vu ici le documentaire d’Asif Kapadia (qui avait réalisé celui sur Amy Winehouse) Diego Maradona. Le héros du stade n’a pas pu venir sur la Croisette, à cause d’une blessure à l’épaule, et les fans ne sont pas remis de leur déception. Du moins, ce documentaire en remontée de carrière est-il excellent.

Des images d’archives inédites et des témoignages d’époque brossent le portrait du dieu du foot argentin, surtout à travers ses années à Naples entre 1984 et 1991, quand son équipe, partie de rien, a humilié l’équipe italienne grâce à son génie du ballon rond. Le film jette la lumière sur une époque aussi folle qu’indiscrète, alors que Maradona fréquentait la mafia et s’éclatait avec les filles, sans pouvoir contrôler son image, ce qui transforma le champion en homme abîmé et suicidaire. Comme ce fut le cas avec son film sur Winehouse, Asif Kapadia excelle à déterrer les terribles dessous de la gloire.

 
 

En compétition était présenté Frankie, de l’Américain Ira Sachs (Forty Shades of Blue), qui fait sa première entrée en compétition cannoise. Tournée à Sintra, perle baroque du Portugal, cette chronique mélancolique, drôle et aiguisée n’aurait pu être portée par une autre actrice qu’Isabelle Huppert sans verser dans le pathos. Place à la réunion de famille reconstituée dans un cadre enchanteur, pour une cérémonie des adieux en fait. Une actrice célèbre (Huppert), rongée par le cancer, va mourir et réunit ses proches, maris ancien et présent (Brendan Gleeson et Pascal Greggory), fils (Jérémie Renier), copine de New York (Marisa Tomei).

Mais rien ne se déroule comme l’avait planifié la vedette condamnée, et la magie de Sintra enivre les gens ou les angoisse : c’est selon. Un bracelet précieux perdu, des projets de mariage sans lendemain, une famille déshéritée ; chaque promenade dans la montagne, chaque rencontre dans un coin de la propriété fastueuse pousse les relations humaines dans une voie de traverse et, par petites touches, au fil des conversations, la vie des personnages se révèle.

Isabelle Huppert, dure, gracile, brillante, drôle et fragile, épouse à merveille le profil de cette femme devant qui tous s’inclinaient, grande dame égocentrique qui perd ses pouvoirs en toute dignité, en versant peu de larmes et en refusant de s’offrir un bilan de vie.

Ce beau film sans scènes inutiles ni morceaux de bravoure, presque en mode mineur, porté par une légèreté venue camoufler la gravité de son thème, parle autant des malheurs des enfants de familles recomposées que du temps qui passe quand la nature est belle et que l’heure du couchant approche.