72e Festival de Cannes: Delon, Malick et surtout Sciamma…

C'est un Delon en larmes qui a reçu sa Palme, dimanche, au nom de «Visconti, Melville, Antonioni».
Photo: Arthur Mola/Invision/AP C'est un Delon en larmes qui a reçu sa Palme, dimanche, au nom de «Visconti, Melville, Antonioni».

C’est dimanche soir qu’Alain Delon recevait sa Palme d’or honorifique qui a fait couler tant d’encre depuis qu’une pétition en ligne réclamait son annulation par le festival, à cause des positions homophobes et misogynes du célèbre acteur français. Son ego surdimensionné ne l’aide pas à se faire des amis, mais, au plan artistique, il a tant de grands films à sa feuille de route… Monstre sacré ? Eh oui ! Sur le tapis rouge, aux côtés de sa fille Anouchka, une foule hystérique se pâmait. En larmes, l’acteur de 83 ans a reçu la statuette en la décrivant comme « un hommage posthume mais de son vivant. »

On a couru en amont écouter sa classe de maître. « Je n’ai jamais rien appris. On m’a filé devant une caméra, évoquait-il. La caméra, pour moi c’est une femme que je regarde dans les yeux. » Delon précisait accepter cette palme parce que ses metteurs en scène d’élection ne sont plus parmi nous : « Visconti, Melville, Antonioni sont morts : j’ai accepté cette palme en leur nom. »

L’acteur a rappelé avoir quitté sa famille très jeune pour s’enrôler trois ans dans les troupes françaises en Indochine. Le cinéma est entré dans sa vie sans crier gare. « Ce sont les femmes qui m’ont aimé, qui m’ont fait faire ce métier, qui se sont battues pour que je le fasse. Sans elles, je n’aurais jamais fait de cinéma », a déclaré l’ancien compagnon et partenaire de Romy Schneider. Delon était beau gosse et l’a abondamment rappelé dimanche, parfois non sans muflerie envers ses conquêtes : « Les femmes, j’ai jamais appelé les flics quand elles m’ont sauté dessus. » Il a évoqué aussi les mots déterminants du cinéaste Yves Allégret au début de sa carrière en 1957 : « Ne joue pas. Regarde comme tu regardes, parle comme tu parles, écoute comme tu écoutes. Sois toi. Ne joue pas. Vis ! »

Ses rôles dans Plein soleil de René Clément, puis dans Rocco et ses frères et Le Guépard de Visconti lui ont conféré un statut d’icône, sans lui offrir l’imprimatur de la Nouvelle Vague à sa grande époque. « J’étais l’acteur de Visconti, de René Clément, de Melville. Ils n’ont pas voulu de moi, tranche-t-il. J’étais banni. » Seul Godard, bien plus tard en 1990, lui offrit un rôle dans… Nouvelle Vague.

Le courant d’air Terrence Malik

Le grand cinéaste américain Terrence Malik joue les courants d’air ici et refuse le jeu promotionnel. On ne le verra pas en conférence de presse à Cannes : c’est entendu. Après sa palme d’or pour The Tree of Life en 2011, la qualité de ses oeuvres avait baissé. Avec Une vie cachée, en compétition, il retrouve une forme de narration plus linéaire et parfois, pas toujours, la grâce de ses premières oeuvres. Le film (en anglais), qui se déroule en Autriche sous le 3e Reich, raconte l’histoire vécue d’un paysan objecteur de conscience (August Diehl, très juste) qui refuse de se battre sous le régime nazi. Menacé de la peine capitale, refusant tout recours, porté par l’amour de sa femme (Valerie Pachner), il met en branle son destin.

La mise en scène de Malick joue de contrastes entre les paysages de montagnes autrichiens et la vie carcérale, avec ce sens des détails propre à Malick, l’émotion captée au détour de regards d’amour ou de haine, sur fond d’hystérie patriotique, encore que les segments juridiques et carcéraux paraissent répétitifs. Un film de trois heures, c’est long… Cet hommage vibrant à un héros de l’ombre avec voix hors champ et scènes tantôt appuyées, tantôt lumineuses, s’offre des côtés académiques mais ne remise pas, en première partie surtout, sa poésie.

Une femme d’exception

Si un film de réalisatrice est assuré de monter haut au palmarès, c’est bien l’exceptionnel Portrait de la jeune fille en feu de la Française Céline Sciamma (Naissance des pieuvres, Bande de filles). Quel souffle et quelle plongée en eau profonde dans la psyché féminine !

Pas un personnage masculin dans cette oeuvre située au XVIIIe siècle, sauf en de rares figurations. Un univers féminin de bout en bout, capté avec une lumière, une sensualité, des rituels et une passion entre deux femmes qui monte et éclate en sachant ses jours comptés, sur jeux de pouvoir et de séduction en affolement.

Photo: Valery Hache Agence France-Presse L'équipe de Portrait de la jeune fille en feu sur les marches du palais des festivals.

Ici Marianne (Noémie Merlant) une femme peintre distante et séduisante est appelée dans une riche demeure sur une île bretonne pour faire le portrait d’Héloïse (Adèle Haenel, royale et charnelle), une jeune femme tirée du couvent pour épouser un Milanais qu’elle ne veut pas connaître. Comme elle refuse qu’on la peigne pour envoyer le tableau à son futur mari, l’artiste se fait passer pour une dame de compagnie afin de l’observer, mais peu à peu la confiance, l’amour les propulsent l’une vers l’autre. Les voici laissées par la mère avec une servante enceinte qu’elles accompagnent dans ses procédés d’avortement, sur fil de solidarité féminine, avec des émotions puissantes, une pudeur et une maîtrise sans failles.

La mer et le rivage se voient captés à travers des images qui évoquent parfois La leçon de piano de Jane Campion. À l’intérieur, l’éclairage aux chandelles rappelle des tableaux de Georges de la Tour. Ce film parle de la condition féminine avec un doigté, une grâce, un mystère qui envoûtent.

Le sifflement du ripou

En compétition aussi, Les siffleurs du Roumain Corneliu Porumboiu. Le cinéaste de 12 h 08 à l’est de Bucarest a joué ici avec les conventions du polar, de l’insolite et de la romance avec son personnage de policier ripou (Vlad Ivanov), envoyé en mission sur l’île de la Gomera aux Canaries pour apprendre un langage sifflé unique au monde. Entre Bucarest et cet Eden insulaire qui n’en est pas un, au milieu d’une histoire d’amour moins crédible et force mystères entourant le personnage principal, sur fond de sifflements mélodieux, d’airs d’opéra et de corruption policière et mafieuse, Porumboiu nous entraîne dans un voyage stylé, rebondissant, à travers des mises en abîme de caméras, des clins d’oeil au Psycho de Hitchcock et au western, à travers une démonstration brillante qu’un dénouement convenu n’arrive pas à plomber.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.