La foi retrouvée de Xavier Dolan

Xavier Dolan a 30 ans, gagne en sérénité et se sent fier de «<em>Matthias et Maxime</em>», qui parle d’identité et d’amitié.
Photo: Joel C Ryan / Invision / AP Xavier Dolan a 30 ans, gagne en sérénité et se sent fier de «Matthias et Maxime», qui parle d’identité et d’amitié.

J’ai croisé Xavier Dolan par hasard dans la rue d’Antibes avant de courir avec lui deviser dans sa suite d’hôtel. Il possède une vue imprenable de sa fenêtre sur la baie et sur les montagnes de l’Esterel, si découpées qu’on les dirait plantées pour un décor de film.

Depuis le temps que le festival l’accueille et l’a vu grandir, il est devenu une immense star ici, mais le cinéaste n’avait guère envie de parler de son mythe. « Cannes a été une venue au monde fulgurante accompagnée d’approbation et de doutes, avec aussi des gens qui m’ont vu comme la sensation, ce qui m’a forcé à me poser des questions », déclare-t-il.

 

Dix ans depuis J’ai tué ma mère et ce riche parcours à Cannes… Deux films à Un certain regard, et maintenant son troisième en compétition : Matthias et Maxime, qu’on verra mercredi. Ça le rend heureux d’être sur la Croisette. Heureux surtout de partager bientôt son film avec un auditoire.

« Ça demande tellement de confiance et de détermination pour venir ici. Je ne sens pas le besoin d’essayer qu’on m’aime ou qu’on ne m’aime pas. Je l’aime moi, ce film. »

Il considère celui-ci comme l’aboutissement et le bilan émotif d’une décennie qui s’achève pour lui, sans charge explosive, sans déchirements profonds, tourné en partie caméra à l’épaule. « Je me suis demandé s’il serait assez impressionnant pour ce festival, mais en le revoyant en 35 mm, j’ai retrouvé ma foi dans son pouvoir de toucher au coeur. »

Il a 30 ans, gagne en sérénité et se sent fier de ce film-là, qui parle d’identité et d’amitié. Sa proposition : lors du tournage d’un court métrage amateur, au sein d’un groupe d’amis, deux trentenaires sont sollicités pour se donner un baiser, ce qui suscitera un malaise autant chez les autres que chez ces deux hétérosexuels.

« Je parle d’un univers où je n’ai pas grandi, avec un groupe de jeunes hommes que je n’ai pas fréquentés, précise Xavier Dolan. L’enjeu des niveaux de langage y est très présent, car les classes générationnelles s’entremêlent, mais le lien d’amitié demeure infrangible. Le film est un départ vers un voyage. »

Il y joue Maxime auprès de Gabriel D’Almeida-Freitas (Matthias). Le cinéaste ne s’était pas mis en scène depuis Tom à la ferme. Son personnage possède une tache de vin. Il voit en celle-ci un bagage émotif important, chargé des insultes reçues. « J’avais aussi très peur de me mettre en valeur. Cette tache apporte à Maxime une sensibilité et lui permet d’être en retrait même s’il a une violence aussi. »

Matthias et Maxime lui a permis de s’attaquer à une nouvelle structure. « Le film est une chronique. Des fragments de la vie des personnages forment les chapitres, en continu, sans flashbacks : un dispositif excitant à explorer. Je voulais arriver au milieu des scènes et partir avant la fin. »

L’éducation de Xavier

Xavier Dolan est un cinéaste autodidacte : « Ce sont mes échecs et mes erreurs qui m’ont propulsé vers la volonté d’être meilleur, précise-t-il. Ce qui me stimule, c’est l’adversité. Je viens de rien. J’ai une culture trouée avec des béances et des incohérences. Il a fallu que je fasse ma propre éducation. Je ne l’ai pas faite en lisant des livres de cinéma, mais en me trompant : une espèce d’école envers et contre soi-même en se confrontant à ses propres instincts. »

Avant de plonger dans Matthias et Maxime, il a revu plusieurs de ses oeuvres précédentes en mesurant soudain l’étendue de son inexpérience passée. « Mes quatre premiers films ont été ma formation. Mommy ouvrait pour moi un autre chapitre. Je l’aime toujours, ce film-là. Je trouve ça gros des fois, mais l’émotion est réelle. J’avais alors compris comment raconter une histoire avec plus d’instinct, de légèreté, à ma façon, dans mon école à moi. Qu’on vive un échec ou un succès, l’idée, c’est d’aller complètement ailleurs. »

Il parle de son métier comme d’un éternel recommencement, avec des défis nouveaux à affronter, des terrains vierges à explorer, des notions à acquérir, affirme tourner par nécessité intérieure et carburer au doute.

« Mais d’un film à l’autre, je n’ai pas reproduit les mêmes erreurs. En revoyant J’ai tué ma mère, j’ai constaté les problèmes de lumière, de mise en scène, de mauvaises séquences d’onirisme. Je ne renie pas le film. Il comporte tous les éléments que j’aime et j’ai gardé le même dispositif en comprenant que c’est son émotion qui parlait tant aux gens. Certains me disent encore que c’est le film de moi qu’ils ont préféré. »

Xavier Dolan trouve ça facile pour certains d’affirmer qu’il se répète d’une fois à l’autre. « Quand on regarde un film, le but n’est pas de chercher la signature du cinéaste, mais sa façon d’aller ailleurs. Dans mes films, il y a des mères et il y a de l’homosexualité, mais ce ne sont pas des thèmes. La mère est à l’origine de la vie. Almodóvar nous parle de sa mère, Proust a parlé de la sienne toute sa vie. Dans Matthias et Maxime, les mères sont différentes. L’une est tendre et chaleureuse (Micheline Bernard), l’autre acariâtre, violente et toxique (Anne Dorval). Quant à l’homosexualité, elle constitue une façon de vivre, un état, une condition humaine au même titre que l’hétérosexualité. Les vraies thématiques de mon cinéma sont celles des amours impossibles, de la quête d’identité, du rejet et de l’ostracisme. Je les aborde dans tous mes films. »

Par-delà la gloire que la plupart des gens attachent à son nom, Xavier Dolan constate les traces profondes et physiques que ses échecs ont laissées en lui.

« Quand j’ai commencé à réaliser The Death and Life of John F. Donovan, j’étais éprouvé par les critiques négatives anglo-saxonnes reçues pour Juste la fin du monde. J’avais développé un eczéma aux mains. J’ai perdu des couches de peau qui ne sont jamais revenues. J’ai voulu calmer le jeu. Mon contrôle m’a glissé entre les mains. J’ai perdu la main. Au Festival de Toronto, je savais que je serais descendu en flamme par la critique pour The Death and Life of John F. Donovan. Mais Matthias et Maxime a été une salvation et un bonheur. »

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.