La Croisette entre rire et révolte

Tous les photographes s’arrachaient Elton John depuis son arrivée à Cannes pour «Rocketman», le biopic que lui consacre Dexter Fletcher.
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Tous les photographes s’arrachaient Elton John depuis son arrivée à Cannes pour «Rocketman», le biopic que lui consacre Dexter Fletcher.

La Croisette trouve toujours des façons de s’amuser. Ce jeudi à 18 h, avant la projection de la comédie restaurée La cité de la peur du Français Alain Berbérian (1994), des milliers de fans cannois sont venus danser devant le kiosque à musique. Le carioca avait été inventé pour ce film devenu culte sur un scénario du trio comique Les Nuls, qui se moquait aussi du Festival de Cannes. D’où cette carioca géante et impressionnante à ciel ouvert. La cité de la peur, avec Alain Chabat et Gérard Darmon, a 25 ans bien sonnés et fait toujours danser au soleil. C’était chouette à observer.

Autre événement du jour, la montée des marches de la légende musicale britannique Elton John pour Rocketman, le biopic que lui consacre Dexter Fletcher. Tous les photographes se l’arrachent depuis son arrivée avec ses looks excentriques… Je verrai le film vendredi. On s’en reparle.

J’ai rencontré jeudi Anne-Élisabeth Bossé, l’actrice principale du film de Monia Chokri, La femme de mon frère. Elle n’était jamais venue à Cannes ni dans aucun grand festival : un vrai baptême du feu. « J’ai rarement été aussi sollicitée par le glamour », riait celle qui enfile les entrevues depuis mercredi dans la plus totale frénésie aux côtés de la cinéaste québécoise. Mais elle refuse de tirer des plans sur la comète, même si la presse française lui fait un bel accueil en attendant la sortie du film dans l’Hexagone le 26 juin. « C’est dans ma nature de douter, comme Monia, dit-elle. Je ne suis pas ici façon tête chercheuse. Je vais laisser la vie faire ce qu’elle a à faire. »

Sa prestation dans Les amours imaginaires de Xavier Dolan avait été un tremplin pour sa carrière au Québec. À Cannes, La femme de mon frère reçoit des échos majoritairement favorables dans la presse. Son côté décalé, son humour corrosif sont salués, sa parenté avec les films de Dolan aussi. Cette fois, pour Anne-Élisabeth Bossé, percer ailleurs, qui sait ?

Propos incendiaires

Je vous ai parlé jeudi du film Les Misérables de Ladj Ly, qui a fait sensation ici. Le cinéaste est issu de Montfermeil, cité multiethnique française. Son brûlot non manichéen sur cet univers de toutes les violences peint certains policiers comme des caïds en abus de pouvoir. En conférence de presse, il y est allé jeudi de déclarations incendiaires, affirmant aussi vouloir montrer son film à Emmanuel Macron à l’Élysée. « On a eu les émeutes de 2005, disait-il aux médias. Quinze ans après, les choses n’ont pas vraiment évolué. Montfermeil reste un ghetto longtemps à l’abandon, et les gens sont obligés de trouver des compromis pour éviter que ça dégénère. Cela fait six mois que les gilets jaunes sont dans la rue et revendiquent aussi des droits en prenant des coups de flashballs. On a envie de dire aux politiques : c’est votre rôle de trouver des solutions. »

Dakar à Cannes

Vu en compétition un film qui suscitait un poids d’attente depuis le dévoilement de la sélection officielle. La Franco-Sénégalaise de 36 ans Mati Diop livrait Atlantique, situé dans une ville populaire en banlieue de Dakar. Or, comme on sait, les réalisatrices sont rares en compétition, plus rares encore celles qui parviennent à s’y loger avec un premier long métrage. La cinéaste, élevée à Paris, a découvert plus tard le berceau de son père musicien et se sent depuis hantée par ses origines africaines.

La politique et les problèmes sociaux s’invitent beaucoup au festival en ces premiers jours du rendez-vous. Cette fois encore, l’immigration clandestine est un problème endémique au Sénégal et, dans Atlantique, la cinéaste aborde l’univers des travailleurs non payés qui prennent la mer en vue du grand exode vers l’Espagne et font naufrage, laissant plusieurs femmes derrière, le coeur brisé.

On y fait la rencontre de la jeune Ada (Mame Bineta Sané), amoureuse de Souleiman (Ibrahima Traoré), qui s’embarque avec des amis vers un ailleurs meilleur, mais sombre dans les abîmes. Ada est promise à un autre, qu’elle n’aime pas. Les préparatifs du mariage, les conversations des femmes, tout cet univers de discrimination sexuelle prend vie sous nos yeux.

Le film trouve vraiment son souffle lorsque les zombies (comme dans le film de Jarmusch, mais en moins caricaturaux) — les fantômes des noyés en fait — viennent hanter les vivants, crier vengeance contre leur patron abusif, mettre le feu ici et là ou retrouver un amour perdu. C’est cette partie aux détours oniriques qui se révèle la plus intéressante du film. Atlantique est beau, parfois surjoué, réalisé avec élégance, mais sans la puissance scénaristique que son sujet névralgique appelait.

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