«Kokoschka, œuvre-vie»: le grand enfant d’un siècle fou

Le documentaire de Michel Rodde fait découvrir en Oskar Kokoschka un artiste méconnu à l’existence aussi étonnante que longue.
Photo: K-Films Amérique Le documentaire de Michel Rodde fait découvrir en Oskar Kokoschka un artiste méconnu à l’existence aussi étonnante que longue.

Certains l’ont surnommé « OK » à cause bien sûr de ses initiales, mais pour beaucoup d’autres, son nom n’évoque rien de précis, surtout pas un peintre et sculpteur associé à l’École de Vienne. Disons que Gustav Klimt, enfant chéri de la capitale autrichienne, accapare un immense espace symbolique, mais Oskar Kokoschka (1886-1980) mérite amplement le sien. Et il pourrait rayonner davantage.

Le documentariste suisse Michel Rodde s’est visiblement investi de cette mission en signant Kokoschka, œ​uvre-vie, un portrait de l’artiste autrichien qui en a peint plusieurs, rarement des bien nantis, souvent des déshérités, des parias, des exclus, ce qui en dit long sur son humanité et sa force de caractère. Mort presque centenaire, rien ne le destinait à une existence aussi longue, surtout lorsque l’on traverse le XXe siècle, le caractère impitoyable des tranchées de la Première Guerre mondiale (atteint à la fois d’une balle au cervelet et d’un coup de baïonnette à la poitrine), l’idéologie nazie à l’égard des artistes singuliers et les bombes allemandes sur Londres pendant la Deuxième. Qu’il ait survécu à tout cela relève à la fois du miracle et d’une farouche fureur de vivre.

Est-ce par choix esthétique ou par manque criant d’images d’archives du créateur au travail ou en entrevue ? Toujours est-il que ce documentaire se distingue d’abord par son absence quasi totale de têtes parlantes : aucun témoin ni spécialiste et furtivement, à la toute fin, un Kokoschka au soir de sa vie. Cette existence exceptionnelle d’un artiste téméraire ayant ratissé toute l’Europe, et une partie de l’Orient, en quête de découvertes et d’inspiration est évoquée par une succession de voix hors champ témoignant de son parcours, et la présence d’une narratrice prenant parfois la pose, celle de quelques-unes des femmes qui ont jalonné son existence.

La plus illustre se nomme Alma Mahler, à l’époque veuve du célèbre compositeur Gustav Mahler, déjà connue comme grande bienfaitrice des arts et de la culture, mais aussi femme fatale et tragédienne de salon. Sa relation avec Kokoschka mériterait à elle seule d’être adaptée au cinéma tant elle fut complexe, orageuse, marquée d’événements dramatiques qui témoignent à la fois de la personnalité orageuse des amants et de la période tumultueuse des années 1910. De cette liaison naîtra un de ses plus célèbres tableaux, La fiancée du vent (1913-1914), mais aussi une « performance » notoire où une poupée grandeur nature à son effigie sera démolie par Kokoschka lors d’une soirée arrosée de vin rouge (pour symboliser le sang…).

Entre ses années de misère et de créativité à Berlin, Prague, Cornouailles et Londres, l’artiste a su faire sa marque tout en refusant les compromis, dont celui de se bâtir une carrière en roucoulant devant les grands, préférant peindre les tuberculeux, les juifs (ce que beaucoup d’artistes refusaient de faire) plutôt que les notables. Ce qui ne l’empêcha pas d’accepter quelques commandes, où lui seul dictait les règles du jeu, un exercice qui pouvait s’avérer fastidieux pour ses modèles, peu importe leur rang social.

Celui qui aura finalement trouvé la paix, l’amour et une certaine renommée après la Deuxième Guerre mondiale s’établira à Salzbourg pour fonder une école d’art respectant ses principes, dont celui de l’importance du regard. On disait d’ailleurs que ses yeux étaient dotés de rayons X. Dans ses tableaux débordant de couleurs, et de douleurs, sa radiographie du monde se révèle exceptionnelle. Michel Rodde en illustre la majestueuse portée.

Kokoschka, oeuvre-vie

★★★★

Documentaire de Michel Rodde. Suisse, 2017, 91 minutes.