Le clan réinventé de Valeria Bruni Tedeschi

Sous la baguette de Valeria Bruni Tedeschi, l’imagination prend le relais des souvenirs, des personnages imposent leur charge, des morts ressuscitent.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Sous la baguette de Valeria Bruni Tedeschi, l’imagination prend le relais des souvenirs, des personnages imposent leur charge, des morts ressuscitent.

Elle n’en finit plus de revisiter et de réinventer sa vie, Valeria Bruni Tedeschi, actrice, cinéaste et scénariste. Son berceau doré en Italie, qui vit naître aussi sa soeur, Carla Bruni-Sarkozy, et un frère aventurier disparu depuis, ses parents musiciens et mélomanes, ses amours agitées, sa vie à Paris dès l’âge de neuf ans, son métier d’actrice, son sens de la tribu, sa dégaine de névrosée qui semble s’excuser d’exister comme pour expier ses origines dorées ; la revoici tout entière.

On croit connaître par coeur l’interprète des Gens heureux n’ont rien d’exceptionnel et de Ma loute, mais elle montre bien ce qu’elle veut de son propre personnage. Du moins, sème-t-elle sur sa route les cailloux blancs de sa trajectoire.

« Il y a des obsessions, admettait-elle en entrevue à Paris. La vie qui passe, avec des acteurs qui reviennent. C’est un journal imaginaire… »

La réalisatrice d’Il est plus facile pour un chameau…, d’Actrices et d’Un château en Italie, revient à la charge avec Les estivants, sur nos écrans vendredi, une coproduction franco-italienne encore sous forme de chronique familiale. Celle-ci est inspirée très librement de la pièce de Maxime Gorki, plus proche de son Château en Italie, satire de la bourgeoisie avec des êtres parfois toutes griffes dehors et une autodérision de fond.

Elle se fait reprocher de naviguer sans cesse dans les eaux de l’autofiction, mais c’est son registre de prédilection. Sous sa baguette, l’imagination prend le relais des souvenirs, des personnages imposent leur charge, des morts ressuscitent, dont le fantôme du frère défunt, si chéri, auprès de celui qui l’incarne.

L’acteur Bruno Raffaelli, qui joue dans Les estivants, lui avait donné à lire la pièce de Gorki, qu’elle a mise à sa main au scénario avec Agnès de Sacy et Noémie Lvovsky. « Ça a pris deux ans pour l’écriture, souligne Valeria Bruni Tedeschi. On a fait des centaines de scènes fondatrices, des mises en situation pour un groupe en vacances. Les dialogues s’imposaient au fur et à mesure. C’est un film choral : 21 personnages, avec un côté Upstairs, Downstairs; les propriétaires, les invités, ceux qui travaillent pour eux. Ce fut amusant à écrire et à tourner, mais avec un montage plus difficile qui commanda sa propre réécriture. »

Les chagrins sous le soleil

Le film met en scène dans un cadre enchanteur une cinéaste en panne (elle-même). Après une rupture amoureuse douloureuse, Anna vient passer l’été sur la Côte d’Azur avec sa tribu familiale et des amis aux côtés des domestiques. Le choc des classes sociales est frontal avec l’inévitable côté tchékhovien et l’ombre de La règle du jeu, de Jean Renoir.

À ses côtés, sa fille d’origine sénégalaise (Oumy Bruni Garrel dans son propre rôle, adoptée avec son ancien compagnon Louis Garrel). Et un bataillon de grands acteurs dans les rôles secondaires, dont Pierre Arditi, Valeria Golino, Noémie Lvovsky, Yolande Moreau, Vincent Perez, Xavier Beauvois, sa propre mère, la pianiste Marisa Borini, souvent dans ses films.

Parmi ses interprètes, pas seulement des amis et des parents, mais plusieurs. « En tout cas, je ne sais pas comment j’aurais pu faire le film sans ma fille, qui m’a beaucoup impressionnée en audition, reconnaît la cinéaste. Elle a composé un personnage plus adulte que nous tous. »

Valeria Bruni Tedeschi souhaitait que Louis Garrel soit de la fête en incarnant l’amoureux envolé qu’elle n’en finit plus de pleurer. « Mais il n’a pas eu envie de jouer avec cette frontière de la réalité-fiction. Il ne trouvait pas assez de distance entre lui et le personnage, estimait la proposition peu ludique. Finalement, j’ai eu envie en prenant un acteur italien [Riccardo Scamarcio] de ne plus chercher son double. »

La maison du film n’est pas sa maison familiale, mais une belle propriété qui donne sur la mer près de Toulon, louée et redécorée pour l’occasion. « La Côte d’Azur possède des couleurs qui me sont familières, évoque-t-elle. Je peux plus facilement raconter une histoire avec une cigale qu’autrement. On ne vit pas le même chagrin d’amour en Bretagne que dans le Midi. Ce sentiment est plus fort quand il fait chaud. D’ailleurs, le nombre de suicides s’accroît au printemps. Le soleil des vacances permet de montrer la grande contradiction entre des gens déprimés et la vie qui luit. »

Cet entretien a été effectué à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.