«Asako I & II»: celle qui voit

Adapté d’un roman de Tomoka Shibasaki, «Asako I & II» conte le parcours d’une jeune femme d’Osaka, Asako, qui un jour s’éprend de Baku. Leur relation semble prometteuse… mais voilà que le nonchalant Baku se volatilise.
Photo: MK2 Mile End Adapté d’un roman de Tomoka Shibasaki, «Asako I & II» conte le parcours d’une jeune femme d’Osaka, Asako, qui un jour s’éprend de Baku. Leur relation semble prometteuse… mais voilà que le nonchalant Baku se volatilise.

Malgré une filmographie encore bourgeonnante, Ryūsuke Hamaguchi compte parmi les auteurs japonais à suivre. Cela, grâce à son premier long métrage de fiction paru en 2015, Happy Hour, une œuvre-fleuve mettant en scène le quotidien de quatre femmes trentenaires jouées par des non-professionnelles qui caracola sur le circuit festivalier. Les cinéphiles en prirent acte, à raison. Le revoici avec Asako I & II, ou le destin singulier d’une femme qui s’éprend d’un homme pluriel.

Adapté d’un roman de l’auteure Tomoka Shibasaki primé en 2010, Asako I & II (V.O., s.-t.f.) conte le parcours d’une jeune femme d’Osaka, Asako, qui un jour s’éprend de Baku. Leur relation semble prometteuse… mais voilà que le nonchalant Baku se volatilise. En fait, tout cela n’est qu’un prologue de près de vingt minutes à l’issue duquel apparaît sans crier gare le titre.

Deux ans ont passé, apprend-on. Asako a déménagé à Tokyo, où elle a trouvé du boulot dans un café. Ce qui l’amène à croiser la route de Ryohei, qu’elle contemple, stupéfaite. Et pour cause : cet employé de bureau propret est le sosie de Baku. Entre eux s’entame alors une liaison durable sans qu’Asako révèle à Ryohei qu’elle connut autrefois un homme identique à lui, du moins physiquement.

Perspective narrative

À sa face même, le récit est suffisamment intrigant pour maintenir le spectateur captif. Or, Asako I & II est enrichi d’une fascinante plus-value référentielle par son utilisation de la figure du double. Ainsi le cinéaste, et selon toute vraisemblance la romancière avant lui, propose-t-il le schéma inversé de Vertigo d’Hitchcock : ici, une femme détentrice du point de vue narratif regarde un homme-objet dédoublé.

L’inversion devient par surcroît motif puisque des séquences entières sont revisitées en épousant une perspective autre. Cette exposition de photos à Osaka où Asako s’attarde à l’image de jumelles avant de remarquer Baku, puis ladite expo reprise à Tokyo où Royhei fixe le même cliché tandis qu’Asako se tient derrière comme Baku auparavant… Cette première soirée où Asako présente Baku à une amie qui se prend d’inimitié pour lui, puis cette soirée ultérieure où une autre copine est conquise lorsqu’Asako récidive avec Royhei… Ce face à face initial entre Asako et Baku, où le second s’avance pour embrasser spontanément la première, puis ce face à face tardif entre Asako et Royhei, où c’est elle qui s’avance pour l’étreindre délibérément… Le procédé fonctionne parce que jamais forcé.

Il convient en outre de préciser que ni l’ambiance ni le ton privilégiés par Ryūsuke Hamaguchi ne s’apparentent à ceux de Vertigo. Asako I & II distille son étrangeté autrement. L’atmosphère est quelque peu éthérée… L’onirisme affleure parfois, comme lors d’une virée à la mer, mais on ne discerne aucune fracture avec le réel.

Urgence existentielle

À propos de réel, Hamaguchi fait intervenir l’histoire récente du Japon dans son adaptation campée non pas en 2010, comme dans le livre, mais en 2011, lorsque le tremblement de terre de Tohoku provoqua un tsunami qui eut des répercussions terribles sur la centrale nucléaire de Fukushima (le cinéaste a coréalisé un triptyque documentaire sur le sujet, Voices from the Waves).

Loin de rendre le dilemme de l’héroïne trivial par comparaison, la tragédie lui confère une sorte d’urgence existentielle.

Des émois que rend Erika Karata avec délicatesse tout en laissant voir une volonté sous-jacente prête à se manifester le moment venu. Masahiro Higashide, pour sa part, réussit à faire coexister deux hommes partageant apparence, mais pas substance.

Un exercice envoûtant sur la nature — et les préférences — du sentiment amoureux.

Asako I & II (V.O., s.-t.f.)

★★★★

Drame sentimental de Ryūsuke Hamaguchi. Avec Erika Karata, Masahiro Higashide, Sairi Ito, Kōji Seto. Japon, 2018, 119 minutes.