Hommage aux fratries à Cannes

La cinéaste Monia Chokri et l’actrice Anne-Élisabeth Bossé se sont prêtées au jeu des photographes sur le tapis rouge avant la projection du film <em>La femme de mon frère</em> à la salle Claude-Debussy.
Photo: Arthur Mola Invision Associated Press La cinéaste Monia Chokri et l’actrice Anne-Élisabeth Bossé se sont prêtées au jeu des photographes sur le tapis rouge avant la projection du film La femme de mon frère à la salle Claude-Debussy.

Elle était nerveuse et touchante, Monia Chokri, au lancement de son film La femme de mon frère, qui assurait l’ouverture de la section Un certain regard à la salle Claude-Debussy. À la fin de la projection, la cinéaste nous avoua même qu’elle n’avait pas vraiment entendu son film. L’émotion, l’état second. « J’étais seulement dans le doute. Pourquoi suis-je ici ? »

« J’ai quitté mon corps aussi », ajoutait son actrice Anne-Élisabeth Bossé. Cannes, c’est gros.

Tout le Québec présent au festival s’y était donné rendez-vous, dont son ami le cinéaste Xavier Dolan, celui-là même qui l’avait fait connaître sur cette Croisette en folie.

« C’est un double honneur d’être invitée ici et d’être en ouverture », avait-elle lancé d’entrée de jeu. Et de rappeler que, dans cette même section du festival, elle avait accompagné Les amours imaginaires de Xavier Dolan comme actrice avec l’acteur Niels Schneider à leurs côtés. « Je suis née il y a neuf ans comme actrice sous vos yeux et peut-être vais-je y naître comme cinéaste. » Monia Chokri a précisé qu’elle avait perdu dernièrement un ami cher, qui a décidé d’en finir avec la vie. Toutes les émotions étaient à son rendez-vous.

« Venir comme actrice avait été différent, confessait-elle. Cette fois, j’ai le poids de la responsabilité. » Le comique qui baigne son film, elle ne s’est pas demandé s’il pouvait traverser les frontières.

« L’humour est dans une zone culturellement fragile, mais il ne faut pas que je pense à la réception du film. » Elle se croise les doigts. Le film est lancé et appartient aux spectateurs. Il prendra l’affiche au Québec le 7 juin ; en France, le 26 du même mois. C’est parti !

Tendresse

Le film ayant chaudement été applaudi, avec des rires aux bons endroits, on parle d’un pari relevé.

La femme de mon frère est une oeuvre remplie de couleurs, de punch, d’émotions et de réparties amusantes, avec un style piquant que la cinéaste avait déjà imposé en 2013 dans son court métrage Quelqu’un d’extraordinaire. Elle aborde ici le thème de la famille et de la jalousie. Ce sujet d’une soeur (Bossé) proche de son frère (Patrick Hivon) qui prend ombrage de sa nouvelle blonde (Évelyne Brochu) dont il est fou a été peu exploré au cinéma. Comédie hommage à des liens de fratrie, mais aussi à ceux qui unissent de jeunes adultes à des parents attachants et excentriques (formidables Micheline Bernard et Sasson Gabai), le film est tout ça.

Il a un côté pop, presque bande dessinée, avec une esthétique collée à la pub, aux clips, des plans fixes en ouverture pour capter les personnages frontalement, sous la caméra de Josée Deshaies, des pièces musicales éclectiques. Et bien choisies.

L’héroïne Sophia, un peu bas bleu et pas très sûre d’elle physiquement, vient d’obtenir un doctorat en sciences sociales sans se trouver un emploi pour autant. Le frère Karim l’héberge et la fait rire. Tous deux cultivent les amours éphémères et s’amusent comme des enfants à se faire des paris impossibles ; presque un couple dans la gestion du quotidien.

D’ailleurs, c’est Karim qui l’accompagne pour un avortement, avant d’avoir le coup de foudre pour la belle femme médecin. Tout se déglingue alors. Sophie fait des scènes, se cabre, s’enfonce, se débat, se reprend, finit en tâtonnant par s’ouvrir aux autres.

Une scène tendre avec son père communiste se révèle particulièrement touchante, mais l’émotion se déploie rarement, gardée sous frein, réelle pourtant. Le couple de parents ensemble et séparé de cette drôle de fratrie, plein de verve et d’amour pour la vie, est particulièrement gratiné. On en prendrait plus. Les amours des jeunes tourtereaux paraissent un peu pâles à côté des exubérances de leurs aînés.

Anne-Élisabeth Bossé enfourche le rôle avec grand aplomb, sans jamais craindre le ridicule, en rajoutant dans la disgrâce parfois, généreuse, avec un sens de l’absurde et un regard sur le monde lucide camouflé sous la dérision. Patrick Hivon et Évelyne Brochu s’en tirent bien, mais dans un registre plus sage, forcément.

C’est cet art ciselé du dialogue à la fois grinçant et drôle qui porte le film, comme les situations loufoques, où cette Bridget Jones intello se prend les pieds dans ses lacets, jusqu’à ce qu’elle découvre l’amour elle aussi, là où elle n’avait guère songé à le chercher.

On fait des rapprochements avec Les amours imaginaires, pour la couleur et l’imagination des protagonistes, qui rêvent d’abord leur vie. D’ailleurs, Niels Schneider, qui formait avec Dolan et Monia Chokri la pointe fantasmée du triangle des « amours », fait une apparition dans La femme de mon frère, en beau fêtard hédoniste. La boucle est bouclée, les clins d’oeil assumés.

Ajoutez en arrière-plan ce Montréal résolument moderne, multiethnique, avec son défilé de la Saint-Patrick, ses fanfares, ses classes d’immigrants éduqués espérant retrouver le même type d’emploi dans cet ailleurs étrange, qui vibre et éclate sous leurs yeux.

Si le film s’étiole ici et là, si le dénouement en hommage aux fratries canotant sur le lac des Castors paraît d’un romantisme plus appuyé, l’énergie de cette comédie qui aborde sans toujours avoir l’air d’y toucher d’importants problèmes de société séduit et amuse le spectateur, qui l’applaudit.

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