Une classe de maître signée Dolan, Herzog et Moore

L’actrice américaine Julianne Moore foulant le tapis rouge cannois avant la projection des «Misérables», mercredi
Photo: Antonin Thuillier Agence France-Presse L’actrice américaine Julianne Moore foulant le tapis rouge cannois avant la projection des «Misérables», mercredi

On était nombreux à courir assister à une classe de maître mercredi à l’Hôtel Majestic, réunissant Xavier Dolan, l’actrice américaine Julianne Moore et le cinéaste allemand Werner Herzog. Chacun abordait sa trajectoire et sa vision du cinéma, bien dissemblables, mais avec un point commun. Tous trois avaient eu peu accès à la cinéphilie dans leur âge tendre, Xavier Dolan et Julianne Moore ayant connu surtout d’abord le cinéma populaire et américain. Quant à Werner Herzog, qui grandit dans un village bavarois sans téléphone ni commodités, il aura surtout connu la compagnie des livres. D’ailleurs, à son avis, les grands cinéastes sont tous de grands lecteurs. Le réalisateur de Fitzcarraldo a toujours eu l’impression d’inventer le cinéma plus que de le faire, car il ne faisait pas partie jadis de son imaginaire.

« J’essaie de lire et de voir des films, expliquait aussi Xavier Dolan. Si tu n’as pas le temps pour la curiosité, tu manques ce que les autres pensent de la vie. »

Plusieurs considèrent que le jeune cinéaste québécois, qui accompagne ici son film Matthias et Maxime en compétition, est né à Cannes il y a dix ans avec J’ai tué ma mère, lequel l’aura lancé comme une balle. Sauf qu’en amont, il dit avoir écrit et tourné un film collé à son ADN, proche de sa vie, sans savoir au départ où placer sa caméra, apprenant vite et sur le tas. Le reste a suivi.

Autant Herzog est un cinéaste qui possède déjà un film dans sa tête avant de le tourner, sans sacrifier de scènes ou presque, et offrant peu de place à l’initiative des acteurs, autant Xavier Dolan aime laisser la vie pénétrer ses plateaux et adore recevoir des propositions des acteurs, comme il aime entendre les critiques de ses collaborateurs.

Son cinéma, il le décrit au départ comme sa propre vision du monde, avec ses origines, ses croyances, ses points de vue. « Mais j’apprends beaucoup en tournant. Un film est une chimie, une poésie. »

Si tu n’as pas le temps pour la curiosité, tu manques ce que les autres pensent de la vie

Changer le monde avec le cinéma, peut-on croire en cette utopie ? Pourtant, toute oeuvre populaire reçoit des échos et vit dans l’esprit des spectateurs. « On ne change pas la vie des gens, mais quand certains me disent “j’ai vu votre film et j’ai appelé ma mère”, ça montre que les spectateurs rapportent quelque chose. »

Herzog, qui tourne désormais plusieurs documentaires, rappelle à quel point il n’existe pas de regard objectif sur le monde. « Je ne suis pas la mouche sur le mur », dit-il. « Dès qu’il y a une caméra, la réalité est différente », renchérit Julianne Moore. L’actrice a rappelé aussi, en ces temps de #MoiAussi, à quel point la place des femmes demeure fragile. « Ma mère n’avait pas eu droit à l’éducation supérieure parce que ses parents n’en voyaient pas l’utilité pour une fille, et la société ne s’adapte pas si vite… »

Les Misérables

Elle démarre en lion, cette compétition cannoise, riche de promesses. On a vu l’extraordinaire film français Les Misérables de Ladj Ly, un cinéaste ayant grandi en banlieue qui avait au départ fait des documentaires sur les émeutes dans les cités en 2005. Et il fallait voir l’équipe, dont plusieurs non-professionnels, gravir les marches du Palais avec une émotion palpable.

Avec ce long métrage, tiré d’histoires vraies, qui évite tous les pièges du manichéisme, c’est la vie en banlieue multiethnique avec des policiers, des gangs de rue, des chefs de clans, des enfants laissés à eux-mêmes qui s’affrontent dans la fureur, mais aussi dans l’humanité. Il y a le flic véreux, mais ses deux partenaires plus humains sont pris dans des situations atroces, où la peur, la rage, le désir de durer se répondent dans une fosse de tous les dangers. Et cette caméra d’inventivité et d’audace sur un rythme jamais essoufflé traque chaque perfidie, chaque détresse, forment un enchevêtrement de situations qui mènent à la tragédie. Une bavure policière filmée par un drone entraîne l’action vers son précipice avec des acteurs formidables, captés à hauteur d’hommes et d’enfants révoltés dont les cris résonnent longtemps en nous.

Dans les profondeurs du Brésil

Autre film important : Bacurau des Brésiliens Kleber Mendonça Filho (cinéaste d’Aquarius) et Juliano Dornelles. Ici encore, la communauté est au coeur d’un film choral. Celui-ci se déroule dans un village pauvre et perdu du Brésil profond, dont le nom disparaît de la carte, et que de mystérieux ennemis entreprennent de décimer. Ces personnages de cinéma-vérité, formidables de résilience et de force, crèvent l’écran : musiciens, danseurs, enfants d’un naturel fou, mêlant les acteurs Sônia Braga et Udo Kier à des non-professionnels. Un climat où magie et violence s’affrontent comme en une veille d’Apocalypse, dans un village devenu maquis au milieu de sa jungle où des étrangers mercenaires apportent une fin du monde que les villageois refusent. Car l’oeuvre au scénario impressionnant, filmée avec une vraie grâce, parle aussi de notre époque où la beauté se voit menacée de toutes parts. Tel est le grand sujet du festival en ses débuts.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

Un nouveau jury avec un peu de Québec dedans

Cannes explore de nouveaux territoires avec la création d’un Prix des Cinémas Art et Essai en collaboration avec l’Association Française des Cinémas d’Art et Essai (AFCAE). Présidé par la Française Isabelle Gibbal-Hardy, présidente de l’association des Cinémas Indépendants Parisiens, le jury compte parmi ses membres le Québécois Mario Fortin, président de direction et directeur général des Cinémas Beaubien, du Parc et du Musée. Le prix sera décerné le samedi 25 mai à un film de la sélection officielle et assurera sa programmation dans les salles Art et Essai.

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