L’amusante comédie d’horreur de Jim Jarmusch en ouverture à Cannes

Les acteurs Luka Sabbat, Selena Gomez, Bill Murray et Tilda Swinton, avec le réalisateur Jim Jarmusch, à leur arrivée pour la projetction de «The Dead Don’t Die».
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Les acteurs Luka Sabbat, Selena Gomez, Bill Murray et Tilda Swinton, avec le réalisateur Jim Jarmusch, à leur arrivée pour la projetction de «The Dead Don’t Die».

Pour une ouverture pleine de glamour, d’humour et de folie, ils ont fait fort cette année à Cannes. Mais, signe des temps, The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch se voyait diffusé simultanément au Palais comme dans plusieurs centaines de salles françaises. Le festival se pique moins d’exclusivités qu’avant, ou il étend son territoire… C’est selon.

Tapis rouge à de grosses pointures comme Bill Murray, Tilda Swinton et Adam Driver entourant le cinéaste Jim Jarmusch, qu’on croisait quelques heures plus tôt si relax, presque incognito dans la rue. Pour la montée des marches, quelle distribution cinq étoiles ! Selena Gomez, la jeune actrice-chanteuse si populaire dans les médias sociaux, qui joue une jeune hipster dans le film de Jarmusch, semblait descendue d’Hollywood en des terres plus sophistiquées que sa tenue.

 

Cannes a besoin de briller pour montrer que sa suprématie demeure intacte et veut faire oublier le cru plus terne de l’an passé. Plusieurs avaient alors déclaré le festival en perte de vitesse, sinon déclassé par les rendez-vous d’automne collés à la présaison des Oscar. L’ouverture tenait du pied de nez aux détracteurs d’hier.

Bon, le maître de cérémonie Edouard Baer, qui officie pour la quatrième fois, était assez verbeux dans son monologue sur fond d’accordéon, tout en célébrant l’amour des salles de cinéma, mises à mal par les nouvelles plateformes. « Ça existe, la salle de cinéma, ce besoin d’être ensemble. C’est mieux que de rester chez soi pour manger de la pizza en regardant Netflix. »

C’est vraiment la chaise vide sur scène de la défunte Agnès Varda qui nous fit chavirer le coeur comme aux enfants de la cinéaste présents dans la salle. La chanteuse et pianiste Angèle y est allée d’une interprétation de Sans toi, chanson tirée du grand film de Varda Cléo de cinq à sept. Iñárritu, le président du jury, fit un long discours en espagnol, qu’on se sent ravie de comprendre là où d’autres semblaient bâiller. Charlotte Gainsbourg et Xavier Bardem ont déclaré ouvert le 72e Festival de Cannes. C’est parti sur réveil de zombies.


 

The Dead Don’t Die est le genre de film qui va faire craquer Quentin Tarantino, bientôt à Cannes lui aussi. Gorgé de références au cinéma vampirique, de Nosferatu aux films de George A. Romero en passant par toute la constellation, il rendait hommage aussi à des oeuvres post-apocalyptiques, avec clins d’oeil aux arts martiaux et au cinéma japonais, en passant par les polars et les westerns, dont la chanson principale country servie en running gag. Coup de chapeau au cinéma de genre toutes catégories, cette comédie d’horreur est aussi une allégorie de l’époque trumpienne qui enfante les zombies et balaie les périls environnementaux en entraînant l’humanité vers sa destruction. Jarmusch s’est attaqué si souvent aux films de genre que ce film constitue tout autant une autobiographie cinématographique.

Attendu au palmarès, ce film ? On en doute. Il ne possède pas la poésie exquise de Only Lovers Left Alive que réalisait Jarmusch sur des amours de deux vampires en 2013, mais il dégage un humour fou doublé d’une inquiétude bien contemporaine de voir s’écrouler le socle du monde sous nos pieds. Dystopie, hommage au 7e art de série A ou B, il y a de tout ça dans The Dead Don’t Die. À prendre au second degré pour le sang qui gicle, les entrailles ouvertes au vent et les têtes coupées par des sabres japonais. Et au premier degré pour l’amusement éprouvé par Jarmusch à établir des mises en abîme entre les ficelles du tournage et l’histoire racontée, en vrai deus ex machina.

Ici, des policiers (Murray, Driver et Sevigny) confrontés au réveil des défunts, sortis de leur tombe après que l’axe terrestre a basculé dans leur petite ville sans histoire, se démerdent comme ils le peuvent dans un cauchemar devenu réalité.

En fait, la poésie rock et déjantée jarmuschienne n’est pas évacuée pour autant. Elle repose sur le personnage magnifique, ange, sorcière, thanatologue et combattante venue d’ailleurs, de l’impériale Tilda Swinton, déjà vampire dans Only Lovers Left Alive. Aussi sur la grosse lune nimbée d’une lueur étrange et sur un ermite au vilain caractère ayant prévu l’Apocalypse avant tout le monde qui regarde morts et vivants s’exterminer d’un air entendu.

La drôlerie des répliques, particulièrement celles de Bill Murray, dont l’éternelle ironie du regard pimente tout le film, est un grand atout de ce film-là, au scénario bien ficelé et à la mise en scène sobre sous ses dehors sanglants. Il en éclipse Driver et Sevigny, soudain plus ternes à ses côtés. Jarmusch avait déjà offert le rôle principal à Murray dans le road movieBroken Flowers, aux côtés également de Tilda Swinton, lauréat ici du Grand Prix du jury en 2005. Acteur et cinéaste sont amis et leur complicité crève l’écran. Le film fait rire tout en trouvant sa résonance dans les angoisses de notre époque avec son message écologique.

Jarmusch avait reçu en 1993 la Palme d’or du meilleur court métrage pour Coffee and Cigarettes. Chaque apparition du cinéaste à la chevelure argentée crée l’événement sur la Croisette, même si certains de ses meilleurs films, dont Ghost Dog, Only Lovers Left Alive et Peterson, furent hélas ! écartés du palmarès. Ce cinéaste atypique, à l’univers de mélancolie tendre ou sulfureuse, ne vieillit pas, comme ses zombies.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.